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Samedi 18 mars 2006

En quête de maîtres

Primat de la pratique de l’exercice qu’est la méditation (Cf. saint Ignace de Loyola). Importance de la méditation orientale : maîtres spirituels et initiateurs.

La primauté de la pratique

Beaucoup de réalités de la vie humaine ne peuvent s’appréhender ni par la théorie (pure réflexion) ni par le discours (expression vernale). Il existe des réalités que l’homme ne peut atteindre ou expérimenter qu’en se laissant initier à une manière neuve et originale de savourer (sapere, gustare).

Le satori est l’illumination du bouddhisme zen japonais ; le kensho est la vision essentielle.

Nouveau regard, expérience, du fondement commun à tout et à tous. Il s’agit de faire irruption dans ce qui constitue l’assise, le « fond » universel.

La pratique de la méditation permet d’atteindre le fondement commun, en même temps qu’elle nous ramène au caractère concret de la vie et du monde. Il faut distinguer les expériences mystiques de méditation et celles qui proviennent de l’usage de la drogue. Il ne faut pas réduire la méditation à un simple procédé ou à une pure méthode.

Les composantes de la pratique de la méditation

La méditation orientale réalise un véritable entraînement de l’homme parce qu’elle s’adresse à la réalité humaine comme telle (dans sa totalité). Mais l’homme est d’abord un corps qui exprime en permanence la réalité humaine. Il nous faut toujours passer du niveau de connaissance « l’homme a un corps » au niveau de conscience « l’homme est un corps ». La méditation façonne l’homme tout entier, elle le renouvelle et le transforme.

Le corps comme symbole de l’homme tout entier

Le Bouddha en position du Lotus, solidement assis à terre, les jambes croisées, constitue le modèle de l’homme en méditation. La position assise procure le repos. Etre assis à terre, c’est être relié au sol dont je vis, c’est être uni à la nature. Croiser les jambes en position du Lotus, c’est instaurer en l’homme un nouveau centre de gravité (hara, abdomen ou rechem, viscera, splanchna, le diaphragme et les entrailles), un nouveau point d’équilibre.

Après la méditation en position assise, suit un temps de réflexion lors de la marche. Si la position assise est l’expression d’un recueillement plus intense, il faut pratiquer la méditation où que l’on se trouve et quoi que l’on fasse.

 Inspirer et expirer le monde

Maîtrise et régulation de la respiration : base d’un total épanouissement. Le rythme de la respiration est rarement uniforme ; le plus souvent, la respiration est superficielle et trop haletante.

Respiration abdominale : inspirer calmement, bloquer la respiration quelques instants, puis se remettre à expirer lentement. La respiration doit pénétrer tout le corps et le vivifier.

La respiration établie une communication spécifique entre nous-mêmes et le monde qui nous environne. Nous « inspirons » le monde, nous entrons en partage avec lui, nous nous identifions à lui. La respiration nous relie aux esprits (pneuma) qui doivent être discernés. Sans inspiration pas d’expiration. Priorité de l’inspiration, qui est première. L’être reçu comme un don prime sur ce que l’on peut offrir ou donner.

Passivité et activité se trouvent indissolublement unies au plus profond de l’homme. L’action de l’homme jaillit d’une impulsion, d’un accueil, d’une inspiration.

  L’homme au point de rencontre de l’étendue et de la profondeur

W. Johnston, Le lieu de l’apaisement

Deux modalités dans la pensée : horizontale ou discursive et verticale ou intuitive. Avec l’époque moderne, on est passé d’une pensée cosmocentrique à une pensée anthropocentrique. La quête du sens est passée des hauteurs extérieures aux profondeurs intérieures.

C’est dans un retour au propre moi que sera de nouveau rendue possible une métanoïa, un « retournement » de la pensée, une pensée nouvelle, et donc aussi une extase, un « appel à se laisser saisir ».

Karl Rahner : le regard doit effleurer la forme pour se diriger vers l’infini.

  Le dilemme psychologique

La méditation conduit peu à peu à des profondeurs toujours plus grandes. Pratiquer la méditation c’est s’engager dans un processus évolutif. La méditation atteint la zone profonde de la psyché humaine, la part inconsciente de la vie. L’inconscient est une force à la fois créatrice et destructrice. Il en va de même pour l’expérience de la drogue qui permet l’exploration de l’inconscient, la « dilatation de la conscience ».

Le processus de détachement commence quand des distractions s’introduisent dans la méditation. Le devoir le plus important est alors de faire grandir et maintenir ce détachement et cette liberté (indifférence).

Le vide – le silence – la disponibilité

La méditation sans objet entend dépasser et assumer les distances entre le sujet et l’objet (« je suis toi »). Percevoir la puissance du mystère qui se cache en toute chose. La foi c’est trouver la plénitude dans un « Tout-Autre ». Chaque être et tous les êtres demeurent en situation de relation réciproque.

De nouveau l’orthodoxie et l’orthopraxie

La méditation asiatique met l’orthopraxie au premier plan. L’orthodoxie est l’idée juste, la foi droite. L’orthodoxie divise, elle prononce des exclusions.

Dans la méditation asiatique, l’orthodoxie est une réalité inclusive. La méditation orientale cherche le détachement dans une négation radicale et pas seulement conceptuelle. Cette tradition se réclame du philosophe indien Nagarjuna. Le détachement radical (dépassement et transformation) aboutit au « néant absolu », c’est-à-dire à la vacuité. Quand le détachement se réalise de manière aussi radicale, l’orthodoxie ne peut plus servir de point de référence. C’est au niveau de la praxis que se situe alors le critère.

La catégorie fondamentale du zen c’est la relation. Le détachement est aussi un engagement existentiel.

 La « pureté du cœur » et l’expérience de la lumière

La méditation est un itinéraire pour s’identifier à Bouddha. On vise donc l’illumination.

Dieu se communique librement à celui qui sait attendre le cœur sincère. Processus de rencontre : à l’étape des commencements, l’engagement actif de l’homme intervient avec plus de vigueur, mais plus il avance et plus il s’efface.

Dialectique de l’engagement et de la disponibilité, de l’activité et de la passivité. Les deux éléments sont toujours étroitement liés (chaque action humaine est imprégnée par la grâce).

Il y a trois degrés : la purification, l’illumination et l’union.

Il y a une croissance dans l’illumination. Le processus de purification est requis avant de parvenir à l’illumination : il consiste dans le détachement, le renoncement, la libération, l’indifférence, l’impassibilité.

Le « véritable soi » et le mystère

Le concept introduit au mystère.

Le « véritable soi » de l’homme demande qu’on aille jusqu’à la perte de la « personnalité subjective », c’est-à-dire de l’autoconsistance substantielle du sujet, ou encore de l’en-soi autonome. Alors que le moi, la « personnalité substantielle » s’affirme face à d’autres sujets et objets (voire contre), le « véritable soi » est compris de façon relationnelle, en rapport avec. Mettre l’accent sur le « véritable soi », c’est vouloir libérer l’homme pour lui permettre de s’offrir à la communication primordiale de tous avec tous et avec tout. Cela signifie donc : se tourner vers et s’ouvrir, se dessaisir du moi limité et limitant, pour se donner à tous et à tout. C’est l’ex-tase au sens étymologique.

La réalisation du « véritable soi » se produit dans le mystère et s’y achève.

Lorsque l’homme permet au mystère d’être mystère, lorsque la négation radicale est négation totalement libératrice et en même temps ouverte à tout, il est alors possible que se réalise la grandiose communication.

Le mystère et le dilemme chrétien

Attitude d’attente et de silence respectueux face au grand mystère. Il s’agit, à propos du Bouddha ou du néant, d’écarter tout débat théorique ou spéculatif, toute interprétation nécessairement fallacieuse. C’est au cœur de ce que la vacuité n’est pas qu’apparaît l’éclat de l’Admirable (l’illumination). La vue mais surtout l’ouïe sont les deux sens capables de faire accéder l’homme à la pleine réalité. L’ouïe concerne le langage. Or, toute chose parle. Il faut donc s’exercer à écouter tout ce qui parle pour voir le rapport entre le néant / vacuité et la parole. L’homme est un corps mais il est aussi parole. L’homme doit faire preuve d’une constante metanoïa, il doit se montrer disponible à changer sa pensée, à se libérer, à se laisser conduire, à se livrer à l’abandon.

Un amour qui se donne est ex-tatique et ex-centré ; il réalise le non-moi et le non-soi. L’unité inclut toujours la communauté. Dans l’acte d’anéantissement, place libre est faite pour une nouvelle communication.

 

L’avenir de la mystique et la mystique de l’avenir

La véritable méditation s’accomplit entre l’ascétique et la mystique. La méditation se réalise lorsque l’homme se rend disponible, se laisse prendre, saisir et conduire par le mystère qui le porte et l’accueille. « Les phénomènes d’abandon de soi, de simplicité, de calme, de silence, de vide, de renoncement absolu à soi-même, peuvent constituer les modalités par lesquelles se réalise et s’accueille l’expérience de la communication silencieuse et ineffable que Dieu fait de Lui-même. Et ce, dans une liberté radicale, unifiant l’homme totalement » (Karl Rahner in L’homme comme mystère de K.P. Fischer).

La mystique vise un domaine où il n’y a plus d’objet. Elle décrit l’homme comme un phénomène, un être ex-tatique. La mystique signifie toujours une attitude qui prend ses distances avec le moi, qui se rend disponible et ne dispose plus de soi et qui devient ainsi une expérience de liberté.

« Le spirituel de demain » sera un mystique, ou bien alors il n’y aura plus de spirituels du tout. Lorsque l’homme parvient à s’abandonner radicalement, il n’est plus le maître ; et néanmoins il trouve son véritable soi en se perdant lui-même.

Vivre de manière extatique c’est se laisser saisir par le fondement universel qui nous porte et qui nous appelle à vivre « sans miser sur notre propre fond ». Le vrai mystique, à la différence du quiétiste, est un homme d’action tourné vers le monde.

Chez les bouddhistes, on repère une prédominance de l’illumination, et chez les chrétiens une prédominance de l’engagement d’amour.

Une illumination qui rayonne l’amour, et un amour qui illumine et réchauffe, tels devraient être les fruits d’un effort commun dans la méditation.

par Jahman publié dans : Méditation
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Dimanche 12 mars 2006

PRATIQUE DE MEDITATION

Première étape :

 

  • Concentration en un seul point
  • Asana, posture du yoga
  • Discipline du souffle, rythmer la respiration en la diminuant.

Immobile, rythmant sa respiration, fixant son regard et son attention en un seul point, l’esprit se calme.

Maîtrise du flux pycho-mental, du corps et du subconscient qui amène l’autonomie à l’égard des stimuli du monde extérieur.

 

Deuxième étape :

  • La concentration sans objet visuel : concentration exclusivement mentale, fixation de la pensée en un seul point.
  • La méditation (dhyâna) : courant ou flux de la pensée unifiée (en fait, pratique de la concentration prolongé sur 12 temps)
  • L’extase (samâdhi) : enstase par conjonction ; passage de la connaissance à l’état
par Jahman publié dans : Méditation
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Mercredi 8 mars 2006

D'autres textes de Maitre Eckhart

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Sur  Maître Eckhart et la mystique rhénane

par Jahman publié dans : Maître Eckhart
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Mercredi 8 mars 2006

Sermon 15

 

 

Homo quidam nobilis abijt

 

in regionem longinquam

 

accipere regnum et reuerti.

 

 

 

Cette parole qui est écrite dans l’évangile, et dit en français : « Il y avait un homme qui sortit de lui-même vers une terre étrangère et s’en revint plus riche chez lui[1]. » Or on lit dans un évangile que le Christ a dit : « Personne ne peut être mon disciple qu’il ne me suive » et se voit laissé soi-même et n’ait rien gardé pour lui ; et celui-là a toutes choses, car ne rien avoir c’est avoir toutes choses. Mais avec désir et avec cœur se soumettre à Dieu et mettre pleinement sa volonté dans la volonté de Dieu, et n’avoir aucun regard sur le créé : qui serait ainsi sorti de soi-même, celui-là se trouvera proprement donné à nouveau à lui-même.

 

Bonté dans soi, bonté, cela n’apaise pas l’âme ; […][2] Et Dieu me donnerait-il quelque chose en dehors de sa volonté je n’y prêterait pas attention ; car la moindre chose que Dieu me donne dans sa volonté, cela me rend heureux.

 

Toutes les créatures ont flué hors de la volonté de Dieu. Saurais-je désirer seulement le bien de Dieu, cette volonté est si noble que le Saint Esprit fluerait de là sans intermédiaire. Tout bien flue du superflu de la bonté de Dieu. Oui, et la volonté de Dieu a goût pour moi seulement dans l’unité, là où le repos de Dieu est orienté au bien de toutes les créatures ; où celle-ci repose, et toute ce qui jamais acquit être et vie, comme dans leur fin dernière, là tu dois aimer le Saint Esprit, tel qu’il est dans l’unité ; non en lui-même, mais là où avec la bonté de Dieu il a goût seulement dans l’unité, là où toute bonté flue du superflu de la bonté de Dieu. Cet homme. Cet homme s’en revient plus riche chez lui que lorsqu’il était sorti. Qui serait ainsi sorti de soi-même, celui-là devrait se trouver plus proprement donné à nouveau à lui-même. Et toute chose qu’il aura laissée dans la multiplicité, cela lui sera [donné] pleinement à nouveau dans la simplicité, car il se trouve soi-même et dans toute chose dans le maintenant présent de l’unité. Et celui qui serait ainsi sorti, il reviendrait chez lui bien plus noble qu’il n’était sorti. Cet homme vit maintenant dans une liberté déprise et dans une limpide nudité, car il n’a à se soumettre à aucune chose ni à prendre peu ni beaucoup ; car tout ce qui est le propre de Dieu, cela lui est propre.

 

Le soleil correspond à Dieu : la partie la plus élevée de sa profondeur sans fond répond à ce qui est le plus bas dans la profondeur de l’humilité. Oui, l’homme humble n’a pas besoin de le prier pour cela, mais il peut certes lui commander. Car la hauteur de la déité ne peut rien prendre en considération que dans la profondeur de l’humilité ; car l’homme humble et Dieu sont un et non pas deux. Cet homme humble est aussi puissant sur Dieu qu’il [= Dieu] est puissant sur soi-même ; et tout le bien qui est en tous les anges et en tous les saints, tout cela est son propre, comme c’est le propre de Dieu. Dieu et cet homme humble sont pleinement un et non pas deux ; car ce que Dieu opère il l’opère aussi, et ce que Dieu veut il le veut aussi : une [seule] vie et un [seul] être. Oui, de par Dieu : cet homme serait-il en enfer, il faudrait que Dieu aille à lui en enfer, et il faudrait que l’enfer lui soit un royaume céleste. Il lui faut faire cela de nécessité, il serait contraint à ce qu’il lui faille le faire ; car alors cet homme est être divin, et être divin est cet homme. Car ici advient, de par l’unité de Dieu et de l’homme humble, le baiser. Car la vertu qui là s’appelle humilité est une racine dans le fond de la déité et elle est plantée, de sorte qu’elle ait uniquement son être dans le Un éternel et nulle par ailleurs. J’ai dit à Paris, à l’Ecole, que toutes choses devraient se trouver accomplies dans l’homme vraiment humble. Et c’est pourquoi je dis qu’à l’homme vraiment humble rien ne peut être préjudiciable ni peut l’induire en erreur. Car il n’est aucune chose qui ne fuie ce qui pourrait le réduire à néant. Cela, toutes les choses créées le fuient, car elles ne sont rien de rien en elles-mêmes. Et c’est pourquoi l’homme humble fuit tout ce qui peut l’induire en erreur à propos de Dieu. C’est pourquoi je fuis le charbon [ardent], car il voudrait me réduire à néant, car il voudrait me dérober mon être.

 

Et [il] dit : « Un homme sortit. » Aristote entreprit un livre et voulut [y] parler de toutes choses[3]. Or notez ce qu’Aristote dit cet homme. Homo, cela signifie un homme a qui a été conférée une forme, et [elle] lui donne être et vie en commun avec toutes créatures, avec celles qui sont douées de raison et avec celles qui ne sont pas douées de raison[4], [il est privé de raison] avec toutes les créatures corporelles et doué de raison avec les anges. Et il dit : De même que toutes les créatures avec images et formes sont intellectuellement comprises par les anges, et les anges connaissent intellectuellement chaque chose dans sa différence – en quoi l’ange a si grand plaisir que ce serait une merveille pour ceux qui ne l’ont pas éprouvé et qui ne l’auraient pas goûté : de même l’homme entend intellectuellement image et forme de toute créature dans sa différence. Ce qu’Aristote mit à l’actif de l’homme, c’est que l’homme est un homme en ce qu’il entend toute image et forme ; c’est pour cela qu’un homme est un homme. Et c’était l’explication suprême par quoi Aristote pouvait expliquer un homme.

 

Or moi je veux montrer ce qu’est un homme. Homo signifie un homme a qui substance a été conférée, et [elle] lui donne être et vie et un être doué d’intellect. Un homme doué d’intellect est celui qui s’entend soi-même de façon intellectuelle, et en lui-même détaché de toutes matières et formes. Plus il est détaché de toutes choses et retourné dans soi-même, plus il connaît clairement et intellectuellement toutes choses en lui-même sans se tourner vers l’extérieur : plus il est un homme.

 

Or je dis : Comment peut-il se faire que détachement de l’entendement, sans forme ni image en lui-même, entende toutes choses sans se tourner vers l’extérieur ni transformation de soi-même ? Je dis, cela vient de la simplicité ; car plus limpidement [et] simplement l’homme est [détaché] de lui-même et dans lui-même, plus simplement entend-il toute multiplicité en lui-même et demeure-t-il invariable dans lui-même. Boèce dit : Dieu est un bien immuable, en repos en lui-même, intouché et immobile et mouvant toutes choses[5]. Un entendement simple est si limpide en lui-même qu’il comprend l’être divin limpide nu sans intermédiaire. Et dans l’influx il reçoit la nature divine à l’égal des anges, de quoi les anges éprouvent grande joie. Pou que l’on puisse voir un ange, pour cela on voudrait être mille ans en enfer. Cet entendement est si limpide et si clair en lui-même que ce que l’on verrait dans cette lumière deviendrait un ange !

 

Or notez avec zèle ce qu’Aristote dit des esprits détachés dans son livre qui s’appelle Métaphysique[6]. Le plus grand parmi les maîtres qui jamais parlèrent des sciences naturelles évoque ces esprits détachés et dit que d’aucune chose il ne sont forme, et qu’ils prennent leur être fluant de Dieu sans intermédiaire ; et ainsi refluent-ils à l’intérieur aussi et reçoivent-ils l’effusion de Dieu sans intermédiaire au-dessus des anges et contemplent-ils l’être nu de Dieu sans distinction. Cet être nu limpide, Aristote le nomme un « quelque chose[7] ». C’est le plus élevé qu’Aristote dit jamais des sciences naturelles, et sur cela aucun maître ne peut parler de façon plus élevée qu’il ne l’ait dit dans l’Esprit Saint. Or je dis qu’à cet homme noble ne suffit pas l’être que les anges saisissent sans forme et dont ils dépendent sans intermédiaire ; il ne trouve satisfaction en rien qu’en l’unique Un.

 

J’ai aussi souvent parlé du commencement premier et de la fin dernière. Le Père est un commencement de la déité, car il se saisit soi-même dans soi-même. De lui vient la parole éternelle qui demeure à l’intérieur, et [le Père] ne l’engendre pas, car il est une fin de la déité, qui demeure à l’intérieur, et de toutes les créatures, là où est un limpide repos et une quiétude de tout ce qui jamais acquit l’être. Le commencement est en vue de la fin, car dans la fin dernière repose tout ce qui jamais acquit être doué d’intellect. [La fin dernière] de l’être est la ténèbre ou l’inconnaissance de la déité cachée, d’où brille cette lumière, et cette ténèbre ne l’a pas saisie. C’est pourquoi Moïse dit : « Celui qui est là m’a envoyé », lui qui est sans nom, qui est une négation de tous noms et qui jamais n’acquit de nom. Et c’est pourquoi le prophète dit : « En vérité, tu es le Dieu caché » dans le fond de l’âme, là où le fond de Dieu et le fond de l’âme son un [seul] fond[8]. Plus on te cherche, moins on te trouve. Tu dois le chercher de sorte que tu ne le trouves nulle part. Si tu ne le cherches pas, alors tu le trouves. Pour que nous le cherchions de telle sorte que nous demeurions près de lui éternellement, qu’à cela Dieu nous aide. Amen.



[1] Lc 19, 12

[2] Ici le texte est défectueux, et Quint renonce à traduire. On pourrait peut-être entendre : « elle [= la bonté] charme l’âme constamment au-dessous d’elle et là tire de là vers le dehors. Le bien [est] disposition envers toute chose, le bien est dans une communauté, et la grâce demeure à même le désir. » Ce qui signifierait que le bien ne vaut en vérité que lorsqu’il ne s’abstrait pas du tout pour s’affirmer par lui-même ; il n’a valeur que dans la communauté Dieu / homme/

[3] Ce livre d’Aristote auquel Eckhart se référera encore une fois dans ce sermon est la Métaphysique.

[4] redelich / unredelich : il s’agit de la capacité ou de l’incapacité de se livrer à une argumentation.

[5] Boèce, De Consol. phil. 1. III poésie IX.

[6] Aristote, Métaphysique 1. Lambda c. 8. Le néoplatonisme et la scolastique identifièrent souvent ces « esprits détachés » avec les anges.

[7] Ain « was ». Il s’agit sans doute d’une transcription simplifiée du to ti èn einai repris par les Scolastiques pour signifier ce que l’être est dans sa réalité profonde.

[8] Maître Eckhart exprime ici l’unité dernière entre l’homme et Dieu telle qu’elle se trouve posée au niveau du fond ou de l’essence.

par Jahman publié dans : Maître Eckhart
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Mardi 7 mars 2006

Le Chant de soi-même, Récits d’initiations, J.-P. Otte, Editions Julliard

Page 59 : « Offrir ses armes, offrir l’étoffe qui nous enveloppe et nous protège, c’est en même temps les consacrer, se montrer délibérément sans défenses, démunis, vulnérables et fragiles pour se confier à des forces supérieures. L’âme s’affermit des défenses dont elle se dépouille, elle trouve dans cette nudité la densité pure d’un élan élagué. »

par Jahman publié dans : principe de vie
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