Philosophie et théologie chez Maître Eckhart - Introduction

Publié le par Jahman

INTRODUCTION

 

 

 

 

Notre étude de philosophie de l’histoire et de philosophie de la religion porte sur un moment crucial de la pensée qui est en partie méconnue, ou plutôt mal connue, et le plus souvent interprété du point de vue de la modernité – ce qui a pour conséquence de revêtir les enjeux de l’époque avec nos présupposés contemporains. Nous nous attacherons à analyser au plus près les implications sociales, et, plus précisément, religieuses, puis philosophiques et théologiques, enfin anthropologiques et éthiques de la pensée d’un homme qui incarne parfaitement les tensions historiques et les paradoxes de la pensée médiévale. En la personne de Maître Eckhart (1260-1328) nous avons cru déceler les multiples facettes d’une société en mutation et, surtout, nous nous sommes aperçus qu’il caractérisait au mieux l’idéal de « vie philosophique ». En effet, Maître Eckhart représente la figure typique de l’intellectuel du Moyen Age : d’une part, officiellement, c’est un théologien dominicain, maître à l’université de Paris (1302-1303 ; 1311-1313) et haut dignitaire ecclésiastique (prieur provincial et vicaire général), d’autre part, c’est aussi un philosophe doublé d’un mystique. C’est dire s’il cumule les étiquettes, qu’il se trouve au carrefour stratégique de la pensée médiévale.

 

C’est donc à partir de la figure emblématique de l’intellectuel médiéval que nous analyserons les différents aspects du mouvement à la fois religieux et philosophique qui s’opère, dès le 13e siècle, mais surtout au 14e siècle, en direction d’une démocratisation, d’une laïcisation et d’une universalisation de l’expérience de pensée. Chez Eckhart, cette dernière prend la forme paroxystique de l’« expérience mystique », de la divinisation de l’homme. L’idéal de noblesse qu’il prêche aux laïques et aux béguines correspond autant à l’idéal philosophique du bonheur, qu’à celui intellectuel de magnanimité et celui spirituel de contemplation mystique. Eckhart est le porteur d’un idéal qui dépasse les limites, les cloisonnements et les catégories – tant sociales que conceptuelles. S’il nous est apparu nécessaire de situer la pensée du maître dans son contexte social et culturel – à savoir le climat intellectuel de l’Université, les polémiques entre théologiens et philosophes mais aussi les mutations sociales et le mouvement de laïcisation qui les accompagne, ainsi que l’effervescence religieuse qui marque l’avènement d’une spiritualité individuelle et urbaine – c’est que la pensée d’Eckhart se comprend à partir de son enracinement historique. Eckhart n’est pas simplement un « penseur », c’est aussi un « acteur » social et, en cela, il peut être considéré comme un « intellectuel médiéval ». C’est à ce titre qu’il aura une influence sur le mouvement de translatio studiorum.

 

Suite à cette première approche circonstancielle (analyse de sa fonction sociale) de la pensée de Maître Eckhart, nous développerons notre étude en portant notre regard sur le moteur de sa pensée constituée par deux axes, deux tendances : l’une verticale (la noblesse, la grandeur, la perfection, l’élévation), l’autre horizontale (l’universalité, l’égalité, la démocratisation). A chaque fois, nous nous attacherons à l’aspect philosophique et théologique mais également, et plus fondamentalement, à l’aspect mystique. Ce dernier évacue l’alternative entre une philosophie et une théologie exclusivistes en les incluant toutes deux dans une perspective spirituelle radicalisée. En effet, c’est le propre de la mystique, et particulièrement chez Maître Eckhart, de radicaliser les oppositions afin de retourner la problématique en l’incluant dans une visée plus haute, plus universelle – transcendante.

 

Pour finir, nous verrons comment la théologie eckhartienne assume ses présupposés « mystiques », comment elle tient ses « positions extrêmes » jusque dans ses implications anthropologiques et éthiques. En développant ce que nous avons appelé une anthropologie « ascensionnelle » et « christocentrique », Maître Eckhart opère une transformation de la vision de l’homme. Une telle pensée reconnaît à l’individu une possibilité d’élévation, de divinisation, et donne à comprendre l’homme sur les bases d’un théocentrisme. Sur l’aspect anthropologique de sa métaphysique-mystique, nous nous efforcerons de montrer le caractère résolument optimiste, sinon idéaliste, du statut humain. Sur l’aspect éthique de sa pensée, il sera question des modalités de l’agir vertueux, de l’œuvre bonne mais aussi et surtout des relations éthiques fondées sur l’amour inconditionné.

Publié dans Maître Eckhart

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jean devriendt 15/04/2010 17:25



Bonjour


 


passant par votre site via le métamteur Ixquick (bien mieux que gogle), j'ai lu votre page bibliographie. il ya du nouveau dans les oeuvres d'Eckhart en Français : je viens de publier aux
éditions du Cerf la première édition de l'Œuvre des sermons d'Eckhart... Tous les renseignements sur le site des éditions du Cerf.


Bonne journée


 


Jean devriendt