Philosophie et théologie chez Maître Eckhart - Partie 1

Publié le par Jahman

I.       Maître Eckhart, un penseur à un tournant de l’histoire

 

Maître Eckhart appartient au Moyen Age latin. Maître en théologie, mais aussi prédicateur, il fait partie d’une génération formée dans les universités qui dispensaient un enseignement scolastique. Par son statut d’intellectuel professionnel, de maître en théologie mais aussi par sa qualité de Frère dominicain, partisan de la théologie thomiste, Maître Eckhart se trouve intégré au cœur du Moyen Age latin, et, notamment, à l’Université, au sein de la « crise scolastique » caractérisée par le conflit entre la philosophie –  particulièrement l’aristotélisme – et la théologie – précisément le thomisme. Pour cette raison, la scolastique et le thomisme sont intimement liés : ce dernier s’insère dans la scolastique et celle-ci permet au second de s’exprimer.

 

A.   Le Moyen Age latin et la scolastique

 

1.     La scolastique et l’université

 

La théologie enseignée et pratiquée à Paris au 14e siècle constitue indéniablement le tissu sur lequel se fonde l’engagement théologique de Maître Eckhart et à partir duquel s’appuie son discours mystique. « C’est donc dans la théologie « scolaire » d’Eckhart qu’il faut chercher les prémisses et le sens de son propos d’ensemble, car c’est dans cette théologie qu’il en a conçu l’orientation et la possibilité même »[1]. « La place d’Eckhart dans le mouvement théologique du 14e siècle est bien celle d’un « scolastique », plutôt que celle d’un « mystique » (…), sa vision de la théologie est profondément solidaire du modèle de « théologie forte » inaugurée à la fois à Paris et à Cologne par Albert le Grand »[2]. La théologie intellectualiste, telle qu’elle se trouvait professée à l’université, par le biais de la scolastique, notamment sous la forme de disputatio, trouve en la personne de Maître Eckhart une représentation emblématique.  « Même dans ses pages apparemment les plus « mystiques », Eckhart reste un scolastique dont la pensée se soutient des instruments traditionnels du théologien »[3]. C’est donc en premier lieu à la source scolastique qu’Eckhart trouve les idées, sinon les présupposés, de base qui fondent sa pensée. Pour l’essentiel, la formation scolastique juxtaposait les enseignements de philosophie et de théologie, d’où le conflit, inhérent à la structure même de l’enseignement universitaire, entre la raison et la foi. La scolastique se caractérise schématiquement par cet incessant débat entre le rationalisme des philosophes et la foi des théologiens. Plus précisément, on reprochait au courant averroïste de l’Université de Paris d’avoir introduit la « double vérité », celle de la philosophie (Aristote) et celle de la théologie (l’Ecriture). Ainsi, Aristote paraissait mettre en danger l’exclusivité et surtout la supériorité de la vérité du monothéisme. Du moins, c’était le sentiment des théologiens qui n’acceptaient pas que la philosophie puisse égaler leur science. Il était impossible que coexiste deux vérités : l’une philosophique, l’autre théologique. La philosophie devait se soumettre ou se taire sur les vérités de foi. La « crise scolastique » apparaît comme la structure même du fonctionnement de l’Université. Pour Alain de Libera, cette méthode est héritée de la philosophie arabe. Il s’agirait donc d’une importation. En cela, la crise universitaire touchait particulièrement les tenants de la « théologie forte », à savoir les thomistes qui soutenaient leurs thèses – notamment le primat de l’intellect sur la volonté – en s’appuyant sur Aristote. A la suite de Thomas d’Aquin qui concilie Aristote et l’Ecriture, Maître Eckhart défend les thèses de son prédécesseur et s’inspire lui-même d’Aristote. En effet, il cite nommément Aristote à plusieurs reprises dans son sermon « Homo quidam nobilis abijt in regionem longinquam accipere regnum et reuerti »[4] :

 

Or notez avec zèle ce qu’Aristote dit des esprits détachés dans son livre qui s’appelle Métaphysique. Le plus grand parmi les maîtres qui jamais parlèrent des sciences naturelles évoque ces esprits détachés […]. Cet être nu limpide, Aristote le nomme un « quelque chose ». C’est le plus élevé qu’Aristote dit jamais des sciences naturelles, et sur cela aucun maître ne peut parler de façon plus élevée qu’il ne l’ait dit dans l’Esprit Saint.

 

 

Dans son sermon « Nunc scio vere, quia misit Dominus angelum suum », il se rattache encore à la tradition scolastique en faisant référence à la Somme théologique de Thomas d’Aquin, à l’Ethique à Nicomaque et au De anima d’Aristote :

 

Les maîtres disent [que] connaissance tient dans ressemblance. Certains maîtres disent [que] l’âme est faite de toutes chose, car elle a une possibilité d’entendre toutes choses.[5]

 

 

Cet « adage scolastique hérité d’Aristote et de sa tradition souligne qu’il n’y a connaissance que du même au même »[6]. Plus loin, Maître Eckhart se réfère une nouvelle fois à la cette tradition dont il est l’héritier. Souvent, il use d’une formule récurrente qui l’autorise à parler de façon à fonder son discours sur l’autorité de la tradition : en effet, il dit « un maître dit » ou « les maîtres disent »[7] sans plus de précision et poursuit son sermon en s’inspirant d’Aristote et de Thomas d’Aquin. Dans un autre sermon[8], il précise qu’il s’agit d’un « maître païen » :

 

La sixième est ce que dit un maître païen : c’est là béatitude que l’on vive selon la puissance supérieure de l’âme ; celle-ci doit porter toute chose vers le haut et recevoir en Dieu sa béatitude.

 

 

Il s’agit en fait d’Aristote ; Maître Eckhart se réfère ici à l’Ethique à Nicomaque. Au livre X, Aristote parle du « bonheur parfait » que Maître Eckhart assimile à la béatitude chrétienne :

 

Mais si le bonheur est une activité conforme à la vertu, il est rationnel qu’il soit activité conforme à la plus haute vertu, et celle-ci sera la vertu de la partie la plus noble de nous-mêmes. Que ce soit donc l’intellect ou quelque autre faculté qui soit regardé comme possédant par nature le commandement et la direction et comme ayant la connaissance des réalités belles et divines, qu’au surplus cet élément soit lui-même divin ou seulement la partie la plus divine de nous-mêmes, c’est l’acte de cette partie selon la vertu qui lui est propre qui sera le bonheur parfait. Or que cette activité soit théorétique, c’est ce que nous avons dit.[9]

 

 

Cette « puissance supérieure de l’âme » qui permet, chez Eckhart, la contemplation des réalités divines et surtout qui reçoit « en Dieu sa béatitude » est une puissance dérivée du nous, de l’intellect aristotélicien, à savoir la raison intuitive qui seule est apte à saisir le principe[10]. C’est donc en tout premier lieu chez Aristote que Maître Eckhart trouve sa source d’inspiration philosophique la plus autorisée. La philosophie thomiste est au fondement de sa pensée théologique ; car Maître Eckhart ne se contente pas de reproduire les idées mais les utilise, comme moyen, pour expliquer sa propre pensée. S’il puise directement ses références chez Aristote, Maître Eckhart s’appuie également sur des penseurs quasi contemporains, comme Thomas d’Aquin ou Albert le Grand. Ce qui fait de lui l’héritier de toute une tradition interprétative des auteurs anciens. Maître Eckhart s’inscrit donc parfaitement à l’intérieur d’une tradition intellectuelle, qu’il s’agisse du thomisme ou de l’école colonaise.

Alors que Maître Eckhart s’autorise de cette tradition massive et puissante, notamment de la synthèse entre Aristote et le christianisme élaborée au Moyen Age par Thomas d’Aquin – mais déjà effectuée par les philosophes Arabes[11] –, celle-ci commence à s’affaiblir et à ne plus recueillir les faveurs des intellectuels. D’autres systèmes de pensée connaissent un succès qui vient en quelque sorte faire de l’ombre à l’héritage dont se réclame Eckhart. Ses nouvelles pensées sont par ailleurs extrêmement critiques à l’égard du thomisme. On voit bien que Maître Eckhart se situe dans la tradition scolastique où la philosophie et la théologie, tout en s’opposant de manière conflictuelle, se soutiennent l’une l’autre. C’est cet édifice qui est sur le point d’être remis en cause, notamment par Duns Scot et Guillaume d’Ockham[12] qui viennent radicaliser la critique rationaliste de la théologie. Alors que Maître Eckhart intègre parfaitement sa pensée dans la tradition scolastique, ces nouveaux penseurs viennent rompre avec l’héritage intellectuel et les anciennes formes de pensée. Loin donc du cliché qui fait d’Eckhart un précurseur de l’idéalisme ou un ancêtre de la Réforme, il n’était pas inopportun de rappeler que « sa pensée appartient à la tradition médiévale pour laquelle Aristote, saint Augustin et saint Thomas sont les références principales. »[13]

Publié dans Maître Eckhart

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