Philosophie et théologie chez Maître Eckhart - Partie 2

Publié le par Jahman

1.     Le thomisme

 

Eckhart, théologien dominicain apparaît comme un ardent défenseur de la doctrine du docteur angélique et comme un partisan du primat de l’intellect sur la volonté. « La théologie eckhartienne est, comme toute autre, fille de son temps : elle participe des discussions qui l’animent et est traversée par les même polémiques que les autres théologies. (…) Eckhart est moins que tout autre le théologien des « visions » et des « extases » : c’est un théologien de métier qui se prononce sur toutes les grandes questions chères à la théologie dominicaine depuis Thomas »[1]. « Eckhart n’est ni philosophe ni mystique, mais plus simplement théologien – un théologien riche d’une culture du 13e (Thomas, Albert, mais aussi Bonaventure) ; voire du 12e siècle (Bernard de Clairvaux, Guillaume de Saint-Thierry) »[2]. Théologien dominicain, Eckhart utilise tous les instruments mis au point par les générations précédentes ; le Thuringien a une solide culture patristique puisée aux sources les plus variées (Pseudo-Maxime, Jean Scot Erigène, saint Augustin).

En tant qu’héritier de Thomas d’Aquin, Maître Eckhart s’inscrit dans le débat théologique qui oppose l’intellectualisme des thomistes et le volontarisme des Franciscains. Son engagement en faveur de la théologie intellectualiste de Thomas d’Aquin, jusque devant ses accusateurs lors de sont procès à Avignon, lui confère le visage d’un dominicain aux prises avec ses détracteurs, les partisans de la théologie franciscaine[3]. Dès 1277, l’Ecole parisienne connaissait des attaques antithomistes qui obligèrent Eckhart à prendre position dans ses quaestiones élaborées sur le modèle scolastique de la Somme de théologie de Thomas d’Aquin[4]. Alors que jusqu’à présent les théologiens de l’Eglise avaient trouvé dans la philosophie, notamment celle d’Aristote, une alliée pour conforter, grâce à la raison, la foi en la Révélation, ils étaient maintenant en proie à l’inquiétude quant à savoir si cette philosophie ne serait pas en train de détruire les fondements mêmes des dogmes chrétiens. En effet, la philosophie apparaissait à présent comme une dangereuse rivale qui tendait à dénaturer l’originalité de la Révélation et de la foi au Dieu chrétien ; d’autant plus que les textes d’Aristote commentés par Thomas d’Aquin avait été reçu en Occident via les traductions et les adaptations des philosophes Arabes. La philosophie – et particulièrement le thomisme – introduisait des idées venues des Arabes et des Juifs mais elle était également elle-même dangereuse en ce qu’elle possédait sa propre vérité incompatible avec la vérité de la foi. Face à ce changement d’attitude vis-à-vis de la philosophie, les théologiens chargés de défendre une juste compréhension des mystères chrétiens doutaient de plus en plus de l’efficacité du thomisme.

Maître Eckhart est donc doublement traditionnel : en tant que scolastique, il se démarque de la nouvelle philosophie initié par Guillaume d’Ockham ; en tant que thomiste, à l’intérieur même de la tradition scolastique, il se démarque des nouvelles tendances de la théologie qui se méfient du thomisme. Cette double orientation traditionnelle vis-à-vis de tendances nouvelles ne permet pas pour autant de faire de Maître Eckhart un théologien rétrograde, supportant le poids d’un passé révolu sans en dégager une perspective. Bien au contraire, c’est en étant pleinement conscient de son héritage intellectuel, de ses références philosophiques, qu’il constitue une pensée neuve, en allant bien plus loin que ne lui permettait la tradition. En cela, il rompt avec des conceptions de l’homme mais aussi de Dieu sans pour autant s’y opposer car sa vision de l’homme et de Dieu n’est pas gnoséologique mais fondamentalement mystique. En d’autres termes, il ne s’agit pas, pour lui, de connaître Dieu comme réalité « scientifique », philosophique ou théologique, mais, au contraire, de connaître Dieu comme réalité « mystique ». On trouve là deux orientations bien différentes de la « connaissance » : l’une est une idée, l’autre une réalité vivante au-delà de toute idée et de toute connaissance. Finalement, ce qui différencie Maître Eckhart des nouvelles orientations philosophiques aussi bien que théologiques, c’est la perspective mystique et salvatrice qu’il attribue à la connaissance

 

Maître Eckhart se situe à la fin d’une époque pleine de réticences et de tensions qui annoncent déjà la modernité et un certain humanisme. C’est à cette époque que l’on situe les causes anciennes des transformations radicales qui allaient bouleverser la société et la pensée bien plus tard. Il ne s’agit pas pour autant de faire d’Eckhart un moderne avant l’heure. Sa vie et son œuvre nous présentent une individualité dont les nombreuses activités l’inséraient dans la société de son temps tout en éclairant les tensions qui animaient la vie intellectuelle et spirituelle.

Publié dans Maître Eckhart

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