Philosophie et théologie chez Maître Eckhart - Partie 3

Publié le par Jahman

A.   Théologie chrétienne traditionnelle, innovation doctrinale dans l’histoire intellectuelle et spirituelle

 

Maître à l’Université, théologien thomiste, Frère dominicain, directeur spirituel, Maître Eckhart cumule les étiquettes. Il est sans conteste un religieux et, à ce titre, le statut qu’il accorde à la théologie n’est pas orienté par sa fonction ; sa profession ne lui dicte pas sa vision de la théologie. Au contact de la société laïque et des ordres religieux, il connaît parfaitement les mœurs et les aspirations de ses contemporains. Bien loin d’être un philosophe éloigné des réalités ou un mystique retranché dans son intériorité, Maître Eckhart représente la figure « avant-gardiste » de l’intellectuel médiéval. Ainsi, par son statut social, il peut faire de la théologie non pas une étude intellectualiste mais une compréhension du mystère de Dieu – compréhension qui peut être à la fois réalisé au niveau de l’intellect et de l’âme. Son statut de théologien de métier nous montre la présentation d’une « théologie forte » mais qui perd toute sa pertinence dès lors qu’il cherche non plus à penser la théologie comme science mais à faire la théologie comme pratique. En d’autres termes, on peut tenir un discours sur Dieu et se dire théologien mais on peut également rechercher la compréhension du Verbe de Dieu et devenir théophore. Ainsi, on assiste chez Eckhart au déplacement du statut de la théologie d’une problématique philosophique à une problématique mystique. Tout en s’insérant professionnellement dans la première, Maître Eckhart privilégie la deuxième.

 

1.     Le statut de la théologie : entre science théorique et science pratique

 

Afin de déterminer quel est le statut de la théologie dans l’œuvre de d’Eckhart nous partirons du rapport, à première vue ambigu, entre le « maître de lecture », à savoir le théologien de métier ou Lesemeister et le « maître vie », à savoir le maître spirituel ou Lebemeister. Eckhart est un théologien thomiste, possédant le titre de « maître », faisant partie d’une élite intellectuelle – celle des théologiens de métier – qui, par sa position sociale, exerçait son influence soit sur une sphère restreinte d’universitaires parisiens, soit sur un auditoire non lettré. En cela, il n’est pas osé de dire qu’il possédait un certain pouvoir. Sa fonction  de Lebemeister (« maître de vie ») au sein de la société lui conférait ce pouvoir dans l’objectif d’en user en faveur de l’Eglise et de la propagation de la foi chrétienne. C’est cette double occupation qui permet à Eckhart de tenir une position hors de l’alternative traditionnelle. En effet, pour lui, il ne s’agit pas de choisir entre une science théorique ou pratique ; « Maître Eckhart ne se situe dans aucun des deux camps »[1]. Voyons plus précisément quelle conception il se faisait de la théologie afin, au chapitre suivant, de mieux comprendre quels étaient les enjeux du mouvement spirituel qui anima la période qui nous occupe et de mieux situer l’activité du Thuringien dans le cadre élargi de la société laïque.

 

a)    Une théologie théorique : Lesemeister

 

 

Comme on la vu, Maître Eckhart participe à la vie intellectuelle en tant que théologien thomiste, appartenant à l’ordre des dominicains, et rompu à la méthode scolastique ; plus précisément, il semble défendre une théologie intellectualiste, une « mystique spéculative » contre les tenants d’une théologie plus nuancée, moins universitaire et accordant moins d’importance à l’intellect au profit de la volonté et de la foi. Ce débat sur la question de la scientificité de la théologie animait l’Université, d’autant plus que le consensus trouvé au 13e siècle semblait remis en cause au siècle suivant. Alors que la théologie thomiste, attribuant le primat à l’intellect sur la volonté, s’était imposé au 13e siècle, les polémiques anti-thomistes s’abattaient sur leurs représentants et, notamment sur Maître Eckhart. Cette théologie forte, centrée sur le primat de l’intellect est manifeste dans son œuvre latine et sa fonction de Lesemeister. Maître Eckhart s’inscrit ici dans la lignée thomiste qui fait de la théologie une science purement théorique. La contemplation intellectuelle serait la voie royale pour « plaire à Dieu ». A côté de cette « théologie forte », on trouve les partisans d’une « théologie faible » qui attribut le primat à la volonté et à la charité. Dans l’établissement de la hiérarchie des puissances, Maître Eckhart distingue l’intellect et la volonté en accordant à la première un privilège sur la seconde. Ainsi, on peut lire au sermon n°9 :

 

L’intellect est le temple de Dieu. Nulle part Dieu ne demeure de façon plus propre que dans son temple, dans l’intellect […].  L’âme qui aime Dieu, elle le prend sous le pelage de la bonté. L’intellect dépouille Dieu de ce pelage de la bonté et le prend nu […] J’ai dit à l’Ecole qu’intellect est plus noble que volonté […]. Alors un maître d’une autre école dit que volonté est plus noble qu’intellect […]. Mais je dis qu’intellect est plus noble que volonté. Volonté prend Dieu sous le vêtement de la bonté. Intellect prend Dieu nu, tel qu’il est dévêtu de bonté et d’être. Bonté est un vêtement sous lequel Dieu est caché, et volonté prend Dieu sous le vêtement de la bonté. Bonté ne serait-elle pas en Dieu, ma volonté ne voudrait pas de lui. […] Je ne veux pour jamais désirer que Dieu me rende bienheureux par sa bonté, car cela il ne voudrait le faire. Je suis seulement bienheureux de ce que Dieu est doué d’intellect et que je connais cela.[2]

 

 

D’après ce texte, on voit clairement Eckhart se singulariser en faveur de l’intellect et, donc de la « théologie forte ». Il y fait référence à « un maître d’une autre école » - Gonsalve d’Espagne, partisan du volontarisme à l’université avec lequel il a disputé des quaestiones. On trouve l’intervention d’Eckhart au sujet de la hiérarchie des puissances entre l’intellect et la volonté dans la question de Gonsalve d’Espagne contenant les arguments d’Eckhart – les Rationes Equardi. Lors de la confrontation des deux maîtres dans une disputatio (à laquelle Maître Eckhart fait référence dans son sermon n°9), c’est « Gonsalve lui-même qui, répondant à l’un des arguments d’Eckhart (« aliquis praecise est Deo gratus quia sciens », QP 3, §12), déplace la discussion sur le terrain de la scientificité de la théologie »[3]. Sur ce point, il est clair qu’Eckhart attribut un statut scientifique à la théologie. Mais son intérêt ne se porte pas sur celui-ci mais bien plutôt sur la finalité pratique de la théologie. Plutôt que d’exercer cette dernière dans l’Université, ce qui compte c’est de l’exporter à l’extérieur. Comme le note justement Alain de Libera, « le projet théologique d’Eckhart est lié davantage […] à la prédication du Verbe qu’à la discussion des opinions magistrales. »[4] Maître Eckhart serait moins un érudit qu’un homme de terrain. En adressant ses sermons allemands à des illiterati, Maître Eckhart fait de la théologie une connaissance mystique, c’est-à-dire la finalité salvatrice de l’existence humaine. En d’autre terme, la théologie ne doit pas être pratiquée pour elle-même ; elle ne trouve pas sa fin en elle-même, mais comme un moyen pour parvenir à la déification. La théologie doit être une aide sur le chemin qui mène à Dieu. Comme toujours chez Eckhart, la priorité est accordée à Dieu, le reste suit.

 

Dans le cadre de son magistère à l’Université et de son œuvre latine Maître Eckhart est, comme on vient de le voir avec Gonsalve d’Espagne, aux prises avec d’autres penseurs, théologiens et philosophes. Outre l’aspect proprement théologique, il est également important de voir comment Eckhart s’accordait avec les différentes traditions philosophiques. De le même manière qu’en ce qui concerne la théologie, Maître Eckhart apparaît comme un intellectuel profondément enraciné dans la tradition la plus autorisée tout en développant une conception originale et « moderne ». Cela se voit également en ce qui concerne la philosophie dont il sait marier les héritages culturels, se réclamant d’une tradition particulière – le thomisme – sans pour autant nier la spécificité des autres. Cela tient à sa logique qui est d’inclure plutôt que d’exclure, d’unir plutôt que de séparer.

Maître Eckhart alimente sa pensée théologique par des idées philosophiques issues d’une multitude d’horizons. Ses idées et sa vision philosophiques sont riches des cultures religieuses et païennes : chrétienne mais aussi arabe, juive et grecque. La pensée eckhartienne est ouverte sur toutes les sources qu’offre la tradition : les Pères de l’Eglise, notamment Augustin ; les auteurs chrétiens de la tradition occidentale, entre autres Boèce, Jean Scot Erigène, Albert le Grand, Thomas d’Aquin ; les auteurs non-chrétiens de l’Antiquité païenne, parmi ceux-ci Platon, Aristote, Proclus, Sénèque, Anaxagore, Parménide, Socrate, etc. ; les écrivains juifs, Maïmonide, Avicebron ; les penseurs arabes, avec Al-Kindi, Al-Farabi, Avicenne, Al-Ghazali, Averroès.[5]

Comment Maître Eckhart concilie-t-il la philosophie gréco-arabe et néo-platonicienne avec la théologie thomiste et la méthode scolastique ? Dans quel contexte général Maître Eckhart insère-t-il cet héritage ? Loin de confronter en un rapport de force les deux traditions, Maître Eckhart les accorde d’une manière harmonieuse en les mettant au service d’un unique but. Toute la pensée de Maître Eckhart, qu’on la qualifie de philosophique ou de théologique, a pour finalité sotériologique la transformation de la vie humaine en Dieu[6]. En tant que son discours pointe toujours vers la réalisation de l’état théophatique, de la « vie bienheureuse », Maître Eckhart insère des commentaires issus de divers horizons s’en s’attacher à la cohérence interne à chaque système de pensé, sans rechercher leur vérité intrinsèque. Ses emprunts, notamment à la philosophie platonicienne et arabe, n’ont pas une signification controversée mais viennent appuyer la compréhension de l’ensemble de son propos. Maître Eckhart ne semble pas rechercher la polémique sur des questions théologiques ; il s’accorde avec la tradition mais surtout cherche à s’élever dans la contemplation du mystère de Dieu au-delà de ce que la parole peut exprimer. Il s’agit d’une gageure pour la pensée philosophique qui va bien au-delà des discussions théoriques. Eckhart concilie les traditions philosophiques qui pourraient sembler se contredire. Ce n’est pas en vertu de la philosophie, mais plutôt en vertu de la sagesse qu’il réconcilie des pensées hétéroclites et hétérogènes. Il cherche davantage à unifier qu’à faire ressortir les divergences. Dans toutes ses sources philosophiques il recherche ce qu’il y a de meilleur afin d’élever la pensée vers une compréhension plus haute de Dieu. C’est en cela que sa théologie n’est ni complètement théorique ni uniquement pratique.

En faisant usage de la philosophie, Maître Eckhart élimine toute conception grossière de Dieu. Cela étant, il est alors possible d’élaborer une théologie qui n’est pas seulement une interprétation « moderne » et originale des Ecritures Saintes et de la foi chrétienne mais aussi et surtout une connaissance de Dieu, c’est-à-dire une pratique à finalité mystique. En d’autres termes, il utilise la philosophie tout comme il utilise la théologie en fixant d’emblée son objectif ailleurs. En elles-mêmes, ces sciences n’ont pas d’importance ; elles perdent toute valeur dès qu’on s’éloigne de la finalité sotériologique de leur discours respectif. Ainsi, la philosophie mis au service de la théologie – entendu comme science au statut théorique – à son importance dans la mesure où ce n’est pas un savoir sur Dieu que l’on recherche mais bien au contraire une élévation de la pensée vers la contemplation des mystères de Dieu. La vision théophanique est l’aboutissement de la théologie dans le sens où elle est la finalité (l’union déifiante) de la pratique des vertus théologales.

La philosophie est donc un moyen de fournir à la théologie la matière à penser la religion, à interpréter les Ecritures saintes. S’inscrivant dans une tradition, Maître Eckhart n’en rejette pas moins les autres. Ainsi, c’est à travers Thomas d’Aquin que Maître Eckhart puise dans la tradition aristotélicienne transmise par la philosophie arabe et c’est à partir de là qu’il que s’effectue sa lecture théologique. Par cette source, il confère à son interprétation théologique la rigueur et la précision de la philosophie. Toutefois, Maître Eckhart ne se contente pas d’actualiser des doctrines anciennes (telles celles d’Avicenne, qui a profondément influencé la philosophie médiévale, ou d’Albert le Grand, véritable promoteur de la théologie colonaise) et d’en faire la synthèse, ni même de moderniser les interprétations traditionnelles. S’il reste dans l’esprit de la tradition, son interprétation personnelle et son « goût des positions extrêmes »[7] contribuent à l’écarter de la stricte orthodoxie. C’est que l’exigence mystique l’incitait à formuler sa foi chrétienne d’une manière christique et non pas dogmatique.

Par la diversité de ces sources, Eckhart donne à sa théologie un tour original qui témoigne à la fois de son profond respect pour la tradition et de son ancrage dans l’actualité intellectuelle. Sa théologie universitaire apparaît comme « une science enracinée dans l’Ecriture, puisant dans toutes les données des savoirs profanes »[8]. Mais ce n’est pas là le seul ni le principal statut qu’il attribue à la théologie.

Publié dans Maître Eckhart

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