Philosophie et théologie chez Maître Eckhart - Partie 4

Publié le par Jahman

a)    Une théologie pratique : Lebemeister

 

 

Maître Eckhart, tient une position singulière quant au statut de la théologie. Comme on l’a vu, son œuvre latine manifeste tous les caractères d’une « théologie forte », thomiste et intellectualiste, puissamment soutenue par l’autorité intellectuelle des philosophes issus de diverses traditions, mais « il prêche à des religieuses et  à des béguines illettrées les idées mêmes qu’il argumente théologiquement per rationes naturales philosophorum dans ses commentaires de l’Ecriture. »[1]. Ces sermons ont une visée pratique et pédagogique, une portée sotériologique et une finalité mystique. En sortant de son statut de théologien professionnel, de son « métier » d’intellectuel, Eckhart vulgarise un savoir  hautement spéculatif en adaptant son discours universitaire dans ses sermons allemands. Son public ne l’écoute plus, comme à Paris, avec une oreille intellectuelle, mais bien plutôt avec une oreille spirituelle. En sorte que Maître Eckhart transpose ses idées abstraites de théologien dans ses exhortations à connaître Dieu par le biais de la vie mystique ; sa théologie devient ici une science pratique. Cette « théologie pratique » est le fait, non plus du théologien universitaire mais du « maître de vie », du directeur spirituel. Il ne s’agit plus ici d’enseigner pour transmettre un savoir, de faire de la théologie une science universitaire mais, au contraire, d’enseigner pour édifier, pour montrer la voie qui mène à Dieu, c’est-à-dire de faire de la théologie une pratique déifiante. Par cet aspect de sa théologie, Maître Eckhart s’insère dans le tissu social laïc ; il sort de ce qu’on appelle le Moyen Age latin. Son public, auquel il prêche en langue vulgaire, ne reçoit pas un enseignement scolastique de la pensée thomiste mais un enseignement qui vise à sauver son âme. En d’autres termes, Maître Eckhart dispense un enseignement religieux dans le cadre de la direction spirituelle, alors qu’à l’université il enseignait la religion. Dans le premier cas, il transmet la foi en la vérité révélée, dans le second la vérité de la foi. Sa « théologie pratique » prend une tonalité mystique dès qu’il s’attache aux modalités de la vie mystique, essentiellement le détachement. Là où la théologie spéculative dissertait sur l’être de Dieu, la théologie pratique – ou mystique – développe des idées, non plus sur des objets philosophiques, mais sur les modalités de la déifications, sur les façons de s’unir à Dieu. Dans la perspective de sa théologie théorique, Maître Eckhart pense le statut de la théologie comme une science ayant pour objet « Dieu » ; dans la perspective de sa théologie pratique il lui attribut une fonction salvatrice, ce qui a pour effet de lui conférer une statut mystique. Ici, il ne s’agit de plus de faire de la théologie l’équivalent de la logique, de la grammaire ou de la rhétorique : s’agissant de Dieu, il est impossible de le penser comme un objet philosophique. C’est précisément à ce niveau qu’Eckhart s’éloigne du thomisme tout en se rapprochant du néoplatonisme et du Pseudo-Denys l’Aréopagite[2]. Chez Maître Eckhart, il y a, certes, la volonté et l’intellect, mais c’est surtout le détachement qui caractérise le mieux la théologie comme science salvatrice. Le détachement peut être considéré comme l’essence de sa théologie mystique car, en effet, c’est lui seul qui permet au « quelque chose » de noble dans l’âme de s’élever. Là où la volonté et l’intellect permettaient de s’approcher de Dieu, le détachement permet de s’unir à Dieu. Finalement, en s’écartant des polémiques théologiques de l’Université, Maître Eckhart élabore une pensée mystique originale qui accorde le primat à « quelque chose » de plus élevé. Bien qu’il affirme traditionnellement la supériorité de l’intellect sur la volonté, Eckhart, d’une manière plus personnelle et – peut-être, plus authentique – subordonne progressivement ces deux facultés de l’homme à ce qu’il considère comme le plus noble et le plus élevé en l’homme (l’« étincelle », le « fond », le « château-fort »). C’est dans les sermons allemands que sa théologie mystique – ni forte, ni faible – est exposée et c’est dans cette partie de son œuvre qu’Eckhart « libère » sa pensée des nécessités rhétoriques de la scolastique. En dehors de l’université, en transposant en allemand les subtilités théologiques pensées avec des concepts latins, Maître Eckhart peut exploiter pleinement toutes les ressources philosophiques à sa disposition et laisser se développer le fond de sa pensée sans être entravé par les rigueurs de sa profession. Ainsi, on dire, avec Alain de Libera que « le double statut de Lesemeister et de Lebemeister, unanimement reconnu à Eckhart dans la prose et la poésie spirituelles de l’Allemagne du 14e siècle, plaide évidemment en faveur de l’unité de sa théologie. […] Le Thuringien fait de la connaissance mystique au sens de Denys l’aboutissement de la connaissance de foi théologale propre à l’homme viateur ; par là, il dépasse l’opposition entre l’amour de Dieu in via et la connaissance de Dieu in patria, ainsi que celle de la théologie comme science pratique et de la théologie comme science théorique ou s’enferment et s’affrontent la plupart de ses contemporains. »[3] La théologie d’Eckhart n’est donc pas celle, exclusive, des clercs et des professionnels de l’Université mais s’enracine concrètement dans la société laïque.

 

La théologie de Maître Eckhart ainsi comprise, il nous faut à présent  la restituer à l’histoire et la resituer dans le climat intellectuel et spirituel traversé par des tensions sociales, politiques, idéologiques et religieuses.

Publié dans Maître Eckhart

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