Philosophie et théologie chez Maître Eckhart - Partie 6

Publié le par Jahman

(1)  Eckhart et le mouvement intellectuel

 

La pensée d’Eckhart, loin de se figer dans les normes et les dogmes traditionnels, s’éloigne de cette tendance au raidissement de la tradition face à ce qui semble la menacer par une plus (ou trop) grande vitalité. La pensée eckhartienne apparaît à la fois comme une synthèse philosophique et un prolongement, un élan vers un horizon spirituel qui ouvre la connaissance de l’homme à la connaissance de Dieu.

Le climat intellectuel est marqué par l’émancipation de la pensée hors des universités. C’est dans ce contexte qu’apparaît le mouvement de migration de l’activité philosophique, de l’expérience de pensée, allant des institutions religieuses vers la société laïque[1]. Sur le plan social et politique cela se traduit par la fuite de l’autorité intellectuelle et morale, c’est-à-dire par la perte du monopole appartenant à l’élite intellectuelle au profit d’une diffusion vers la masse par le biais de l’individu. Ce qui était réservé à un petit de nombre de « privilégiés » (exclusivisme élitiste) tend à circuler en dehors du cercle des professionnels et spécialistes et à se répandre vers le plus grand nombre, non pas par une prise de conscience sociale subite mais par l’activité propre de chaque individu. Au tournant du 13e et du 14e siècle, la sécularisation du savoir et l’exportation de l’idéal universitaire se heurta toutefois aux condamnations de l’autorité et à la censure. A cette époque, l’université subit la crise de la scolastique et essuie les polémiques doctrinales. Le thomisme et, plus profondément, l’aristotélisme ne sont plus acceptés unanimement et commencent à être remis en cause par les théologiens qui voient d’un mauvais œil les thèses des philosophes Arabes. Ce qui, à l’Université, demeurait une querelle philosophique dégénère en rivalité théologique et religieuse. C’est donc dans un contexte de crise doctrinale et d’ébranlement idéologique que l’« on voit apparaître un phénomène inattendu : l’extension de la forme de vie projetée par le monde universitaire, sa transposition, son passage dans la société des intellectuels non « organiques », sa reprise chez les marginaux qui, pour la plupart, ne sont pas d’Eglise et dont certains seulement sont des lettrés. Dans les premières années du 14e siècle, l’emprunt aux Arabes aboutit ainsi à un transfert de propriété. La vie philosophique n’est plus l’apanage de professionnels de la philosophie, elle est revendiquée sous d’autres noms, en d’autres lieux, mais dans la droite ligne de sa source la plus lointaine, par diverses catégories nouvelles d’amateurs – béguines, religieuses, hérétiques, poètes »[2].

A ce tournant de l’histoire du Moyen Age, apogée sur le déclin, Maître Eckhart fait partie de ceux qui, loin de scléroser la pensée en s’efforçant de maintenir aveuglément l’autorité de la tradition philosophico-religieuse, tentent de la faire évoluer, non seulement en l’adaptant aux progrès de la société de son temps, mais aussi et surtout en l’enrichissant et en proposant des modalités de pensée nouvelles. Là où certains érudits défendent envers et contre tout des idées traditionnelles qui ont fait leur temps et maintiennent obstinément un paradigme dogmatique sur le déclin, des penseurs, tel Maître Eckhart, sans rejeter ou nier cet héritage et cette tradition, les font vivre en les faisant évoluer. Cette attitude – relativement nouvelle à l’époque de Maître Eckhart – annonce l’évolution radicale, voire la révolution humaniste. La radicalité avec laquelle s’est imposé l’humanisme au 16ème siècle est le fruit d’un refus de l’évolution (et de la vitalité inhérente à la pensée humaine) et d’une sclérose de la tradition philosophico-religieuse incapable de se renouveler en suivant l’histoire et les progrès de la pensée. La modernité humaniste et athée eut été certainement moins violente à l’égard du modèle paradigmatique précédant si la résistance des autorités intellectuelles traditionnelles s’était exprimée avec moins d’acharnement. L’enfermement idéologique dans un exclusivisme dogmatique de l’élite intellectuelle exerçant son autorité sur la pensée a cloisonné l’effervescence philosophique et spirituelle. A l’inverse du refus dogmatique et des blocages autoritaires, Maître Eckhart représente avantageusement l’exemple réussi de l’adaptation par la recréation de la pensée et de son ouverture sur un horizon indéfini, un champ de possibilités.

 

(2)  Eckhart et le mouvement spirituel

 

S’il est un théologien universitaire, un « maître de lecture », qui a su avantageusement insérer la théologie thomiste dans une pensée philosophique et métaphysique néoplatonicienne, Maître Eckhart est également un « maître de vie » en contact avec des religieux et des laïcs auxquels il prêche une pensée, cette fois, véritablement mystique. C’est au contact de ce public et à une époque d’effervescence spirituelle qui anime le milieu du 13e siècle et le début du 14e siècle que Maître Eckhart donnera libre cour à son inspiration mystique, allant parfois dans l’excès et les extrêmes d’une pensée qui se voulait « libératrice » – élévatrice et universaliste. Dans ce climat spirituel, l’Eglise, se sentant menacée dans son unité, a souvent réagi vivement, voire brutalement. L’Inquisition et les condamnations à l’égard des déviances hors de la norme et des excès menant à l’hérésie ont été les principaux moyens employés par l’Eglise pour se préservée des dangers de la mystique[3]. Les rapports entre l’individu désireux d’une relation directe à Dieu et l’Eglise se voulant l’intermédiaire obligé entre le fidèle et Dieu ont souvent été conflictuels : c’est le cas au 14e siècle, avec Maître Eckhart – qui apparaissait certainement un peu trop « libéral » dans ses positions mystiques les plus extrêmes –, avec les béguines et les Frères du Libre Esprit ; c’est le cas également au 16e siècle, avec les alumbrados ; et enfin, au 17e siècle, avec les quiétistes[4]. Cette récurrence des condamnations et autres excommunications montre parfaitement le danger que représentait une spiritualité individualiste, se passant de toute référence au dogme et de toute autorisation vis-à-vis du détenteur de l’autorité religieuse, à savoir le pape. Le conflit latent – mais déjà perceptible – au 14e siècle entre une spiritualité de l’individu et une spiritualité de masse aboutira à la Réforme protestante.

La figure de Maître Eckhart avec la fin du Moyen Age et, d’une manière générale, la mystique ne meure pas avec la révolution humaniste. Les idées à la pointe de la philosophie médiévale, loin de demeurer dans le cadre restreint du paradigme dominant, vont migrer et même contribuer à la rénovation moderne de la pensée. En effet, nombre d’auteurs de l’humanisme allemand, du Siècle d’or espagnol et du Grand Siècle français sauront s’inspirer de la mystique rhéno-flamande. En d’autres termes, les mutations sociales et culturelles amorcées dès le 15e siècle apparaissent comme un second souffle pour la spiritualité mystique. Elles amorcent un élan sans précédant dans la diffusion sociale du « mysticisme éclairé » et de la spiritualité individualiste. La rupture humaniste qui voit l’autorité intellectuelle et élitiste s’affaiblir lors des crises philosophiques et religieuses porte en elle une liberté spirituelle et une revendication d’autonomie philosophique et d’universalité de la pensée.

Les cadres trop rigides de la théologie scolastique excluaient le plus grand nombre d’une participation à la vie de l’esprit, des idées, et à la vie mystique. La spiritualité élevée, noble et raffinée élaborée dans les villes ne pouvait atteindre la masse des croyants ; elle s’enfermait dans un élitisme social. Pourtant, le désir d’une élévation spirituelle des masses par l’expérience se faisait sentir davantage, ce qui exprimait le refus de la réserver à une élite. Ce désir spirituel et l’effervescence mystique que connaît le 14e siècle témoignent également des insuffisances de la piété populaire à satisfaire « l’appel au surnaturel »[5]. L’habitude cultuelle ne répondait plus aux attentes des croyants. La médiation obligée de l’Eglise frustrait le désir de relation directe avec Dieu. On a là le signe d’un changement dans la mentalité religieuse qui caractérise la société médiévale.[6]

Le paradigme chrétien qui avait dominé toute la philosophie du haut Moyen Age trouvait dans la mystique rhénane son expression la plus achevée, la plus moderne, mais aussi les prémices d’une ouverture de la pensée religieuse sur des auteurs non chrétiens et de la pratique spirituelle vers le plus grand nombre. L’appel à une pratique spirituelle « populaire », élargie, sans être reléguée vers les marges d’une « spiritualité pauvre » faite de croyances et d’images archaïques, annonce la volonté d’élever l’homme, d’en réaliser sa nature et non plus de la maintenir dans les limites d’un ordre culturel dépourvu de sens critique. La devotio moderna et l’élan spirituel qui anima l’Europe au 14e et 15e siècles sont l’expression d’une prise en charge individuelle de la spiritualité. Le sentiment religieux s’affirme avec plus d’ardeur mais aussi avec plus d’indépendance à l’égard des autorités ecclésiales. La crise religieuse du 16e siècle prend son essor sur les changements économiques, techniques et sociaux et sur l’humanisme mais s’inscrit également et plus précisément, au niveau religieux, dans le courant de la mystique rhénane.

« Le développement considérable du mysticisme à la fin du Moyen Age (14e-15e siècle) atteste un processus d’intériorisation et d’individualisation de la foi, opposé au conformisme religieux »[7]. La mystique, telle qu’on la trouve chez Maître Eckhart avec l’accent mis sur le détachement, s’exprime à la fois sur le plan individuel et collectif. Ses implications sociales trouvent un écho dans la Réforme de Luther, mais déjà immédiatement elles manifestent une transformation des mentalités religieuses urbaines qui ne va pas sans créer quelque conflit avec l’autorité de l’Eglise. La formation d’une identité nouvelle de l’homme et de la conscience de soi, à l’intérieur de la culture européenne du Moyen Age, trouve dans le « détachement intellectuel – la « sérénité » où s’accomplit la subversion des ordres, des états et des métiers »[8] – son moyen le plus efficace et dans la « liberté de l’esprit »[9] son expression la plus aboutie. Les sermons eckhartiens sur le détachement (abegescheidenheit) et la noblesse (edelkeit) de l’homme s’adressent non seulement à un public de clercs et d’érudits mais aussi à des laïcs en quête d’une expérience authentiquement chrétienne, d’une approche personnelle de Dieu. Or, la prédication de Maître Eckhart en langue vulgaire se fonde sur des spéculations théologiques subtiles qui étaient l’apanage de l’élite intellectuelle. « Eckhart prêche donc des subtilités face à des auditoires qui ne devraient pas y avoir accès. Et il le fait au moment où, on l’a vu, l’Eglise réagit contre l’émergence d’une spiritualité laïque d’hommes et surtout de femmes qui mènent une vie religieuse sans appartenir à un ordre religieux. »[10] La démarche mystique est interprétée comme une affirmation de l’individu et comme une relation directe à Dieu[11]. C’est en partie pour cela que « beaucoup d’historiens, surtout protestants, ont voulu voir dans le mysticisme de « l’automne du Moyen Age »[12] une première ébauche de la Réforme. La mystique rhénane constitue un chapitre important de l’histoire culturelle de l’Europe, tant sur le plan de la pensée philosophique que sur celui de l’histoire des pratiques de la foi »[13]. Maître Eckhart apparaît comme la figure emblématique de ce courant à la fois intellectuel (théologie thomiste et néo-platonicienne) et populaire (ampleur de la diffusion, de la réception des idées ; influence). En cela il est un acteur de la translatio studiorum qui universalise l’idéal philosophique de la noblesse d’âme, de la magnanimité aristotélicienne, et l’idéal mystique de la « vie bienheureuse » et de la contemplation des mystères de Dieu.

Si la pensée théologique du maître remporta l’adhésion auprès d’un public qui n’était pas forcément à l’aise avec la scolastique c’est qu’il a su la transcrire en termes originaux et audacieux qui lui valurent de recevoir les foudres de la hiérarchie. Ce que lui ont reproché ses accusateurs ce fut surtout de prêcher en allemand des « subtilités aux simples gens ». La hiérarchie ecclésiale combattait ardemment les prédications en langue vulgaire auprès du peuple[14].

Publié dans Maître Eckhart

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