Philosophie et théologie chez Maître Eckhart - Partie 7

Publié le par Jahman

1.     Une théologie traditionnelle et originale

 

La théologie d’Eckhart s’inscrit dans la tradition et l’orthodoxie du monothéisme chrétien tout en développant une mystique fondée sur le détachement. Ainsi, on peut déceler trois niveaux d’analyse allant de la tradition à la modernité, de l’orthodoxie à la mystique, du savoir impersonnel, livresque à la connaissance personnelle, spirituelle.

 

  • Orthodoxie :

 

 Pourtant, Eckhart était on ne peut plus respectueux du credo. Son interprétation exégétique de la Bible révèle une profondeur de sens qui s’inscrit dans une compréhension stricte et rigoureuse de la foi chrétienne. Maître Eckhart est un théologien et un philosophe qui se situe à l’intérieur de la tradition tout en apportant à l’interprétation une vision originale de Dieu et de l’homme. Cette originalité de sa pensée ne l’exclue pas de l’orthodoxie chrétienne, mais, au contraire, l’insère de plein pied dans les débats théologico-philosophiques de son temps. L’exigence de sa pensée philosophique et de sa foi dans la révélation et l’Incarnation lui ont permis de d’élaborer une critique radicale de la connaissance ; critique qui témoigne justement de sa profonde rigueur philosophique et théologique et de l’évidence subjective de son orthodoxie.

 

  • Critique de la connaissance :

 

La critique eckhartienne de la connaissance s’établit sur deux plans : le premier concerne la théologie, le second vient de l’aspect mystique de sa théologie, c’est-à-dire l’extrême limite de la pensée. La théologie universitaire de Maître Eckhart expose une conception de Dieu qui appelle à circonscrire le champ de la pensée. Tout ce qu’on peut dire c’est que Dieu est l’être sans attribut.

 

Il ne doit pas saisir Dieu selon qu’il est bon ou juste, mais il doit le prendre dans sa substance limpide, nue, là où il se saisit nûment soi-même. Car bonté et justice sont un vêtement de Dieu, car il l’enveloppe. C’est pourquoi, enlevez de Dieu tout ce qui l’enveloppe, et saisissez-le nu dans son vestiaire, là où il est à découvert et nu en lui-même.[1]

 

 

L’important n’est pas savoir ce qu’il est mais qu’il est. En cela, Eckhart renverse la formulation thomiste selon laquelle « Dieu est l’être » en « l’être est Dieu », car Dieu est premier, hors du temps, hors de la logique aristotélicienne des attributs et prédicats. Cette distinction entre l’être et l’étant place Dieu au-delà de la pensée ; La pensée est0limitée au domaine de l’étant. La critique théologique de la connaissance se fonde sur cette distinction initiale entre l’être de Dieu et l’être-créé de l’homme. On trouve, chez Eckhart, une théorie de l’aséité divine sur laquelle se fonde sa critique de la connaissance. Dieu tient son être de lui-même, de sa déité tandis que l’homme ne tient son être que de Dieu. Il y a une dépendance ontologique entre la créature à l’égard de son Créateur. Par suite, il est inutile de chercher à connaître ce qui ne peut l’être. La critique de la connaissance de Dieu s’effectue par le biais de la théologie négative selon laquelle Dieu n’est pas ceci ou cela mais Dieu est l’être qui tient son être de lui-même ; à l’inverse, l’homme tient son être de Dieu. Par la critique de la connaissance, Eckhart opère une distinction entre Dieu et la déité, entre ce qui peut être cnnu et ce qui demeure à jamais inconnaissable. D’autre part, l’abaliété de l’homme, à savoir l’absolue dépendance de la créature à l’égard du créateur, « ne peut être compris en dehors de cette relation dans laquelle se constitue la créature »[2]. C’est à partir de la relation de dépendance entre la créature et le créateur que s’élabore implicitement une critique, car « il s’agit de penser cette relation de dépendance dans des termes qui échappent à tout langage ontologique ou gnoséologique. »[3] La connaissance apparaît comme une médiation qui limite à la fois l’horizon infini de Dieu et l’acte spontané, libre, immédiat, de la création.[4] L’économie divine ne donne aucune prise à la connaissance car elle échappe à la pensée qui tente de saisir intentionnellement en termes de sujet et objet. La théologie ne peut donc être envisagée comme une science ou une connaissance de l’objet divin. Le but de la théologie n’est pas le savoir mais le voir ; ce n’est pas la connaissance de Dieu mais la naissance en Dieu0en l’âme. La théologie eckhartienne ne se conçoit pas dans une perspective intellectualiste ni hors de la visée sotériologique qui seule permet de saisir la signification « mystique » de sa pensée. Cette dernière se conçoit en terme de « participation de l’âme à la déité » ou d’union dans le fond commun à l’âme et à Dieu.

 

  • Participation de l’âme à la déité :

 

L’originalité et la profondeur de la pensée eckhartienne tiennent dans l’importance accordée à la participation de l’âme à la déité, c’est-à-dire à l’union entre l’âme et Dieu telle qu’elle est exposée dans son traité Du détachement. Maître Eckhart accorde une égale importance à la différence et à l’identité, à la séparation et à l’unité. On touche là au cœur de la mystique eckhartienne selon laquelle Dieu et l’âme sont un dans la déité, dans cet au-delà de Dieu qu’il appelle également lumière. Ainsi, dans un de ses sermons on peut lire :

 

C’est dans cette lumière, comme je l’ai dit, que le Père ne connaît aucune différence entre toi et lui, ni aucun avantage, ni plus ni moins qu’entre lui et sa Parole à lui. Car le Père et toi-même et toutes choses et la Parole même sont un dans la lumière.[5]

 

 

La distinction entre le créateur et la créature, première dans le raisonnement du théologien, n’est qu’un préalable méthodologique qui permet en outre à Eckhart de rester dans l’orthodoxie et ainsi de s’inscrire dans la tradition chrétienne. Mais ce n’est pas là son originalité. « Tout en tenant compte de la différence entre l’âme et Dieu, Eckhart a eut le grand mérite de montrer que cette différence n’était pas définitive »[6]. Ce qu’on peut appeler l’hétérodoxie de Maître Eckhart se retrouve dans les implications mystiques de sa pensée (la finalité salvatrice de sa théologie contenue dans ses discours), qui s’écartent de la stricte observance de l’orthodoxie dogmatique. Dès qu’il met l’accent sur l’union déifiante, notamment par le thème de la naissance du Fils dans l’âme, Maître Eckhart s’attire l’irritation de ses adversaires. Dès qu’il parle du retour à l’unité indifférenciée, il sort de son rôle de théologien et entre dans le domaine de la mystique ; ce qui ne manque pas de le rendre suspect, comme tout mystique, aux yeux des autorités soucieuses de garder le contrôle sur l’exclusivité des dogmes officiels. La teneur mystique des propos de Maître Eckhart apportait au fidèle une satisfaction à ses attentes spirituelles mais risquait d’occulter le sens dogmatique de la théologie chrétienne. Maître Eckhart entrait alors en conflit sur la question de la subordination du discours théologique au discours mystique. Question d’autant plus importante que le Thuringien exerçait sa fonction de prêcheur auprès de fidèles qu’il risquait « d’égarer » par ses doctrines mystiques.

 

L’originalité et l’audace d’une pensée aussi puissante que celle d’un Eckhart, pensée qui ouvrait la réflexion sur l’homme sur une plus haute intelligence de lui-même, élevait par là même et l’homme et la pensée vers une plus haute noblesse.

A cet axe vertical, ouvrant l’être et la connaissance de l’être sur un ciel plus élevé, plus noble, en fixant pour maximum possible la perfection de l’être et de l’intellect, s’ajoute un axe horizontal qui ouvre sur un horizon plus universel en élargissant cette noblesse de l’être et de l’intellect à un maximum « démocratique ». En effet, en prêchant ses sermons en allemand, Maître Eckhart oeuvrait – sur le plan pratique – pour une « démocratisation » du savoir et – sur le plan théorique – pour l’universalité de la nature divine de l’homme noble.

Par ce double aspect de sa pensée, Maître Eckhart s’opposait aux règles reconnues par la tradition doctrinale et aux normes sociales. Il faisait courir le risque aux tenants du pouvoir politico-social et à l’autorité intellectuelle et religieuse de laisser s’échapper le monopole et le contrôle vers un ordre qui mettrait en question la tradition et la norme. Le maximum horizontal d’universel et le maximum vertical de noblesse sort du cadre normatif de la pensée de l’époque ; pensée qui donnait de l’homme une représentation en-deçà de l’idéal mystique d’Eckhart.

Publié dans Maître Eckhart

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