Philosophie et théologie chez Maître Eckhart - Partie 8

Publié le par Jahman

I.       Les deux axes de volition de la pensée d’Eckhart

 

La pensée de Maître Eckhart n’est pas une simple doctrine destinée à alimenter les débats théologiques. C’est bien là où se situe toute la différence entre le lebemeister et le Lesemeister. La pensée philosophique et théologique du maître ne prend tout son sens que dans l’optique sotériologique de la mystique. De la même manière, ses écrits latins prennent leur mesure dans ses sermons allemands. C’est une pensée qui vise le passage à l’acte, une theoria qui se fixe pour horizon une praxis. C’est cette volition qui donne aux idées audacieuses et aux positions philosophiques extrêmes le caractère en apparence idéaliste de l’anthropologie eckhartienne. Car il s’agit effectivement de mettre en actes les idéaux de noblesse et d’universalité. A ce titre, Maître Eckhart peut être considéré comme une figure emblématique d’un mouvement intellectuel – qui a des répercussions inévitables sur la société. Mais Eckhart est également atypique par le fait même qu’il s’avance beaucoup plus loin que ses contemporains sur ce chemin qui s’amorce au début du 14e siècle.

A ce tournant de l’histoire on assiste à un mouvement d’universalisation de la pensée par une prise de conscience, un désir d’ouverture qui mènera à l’autonomie de la philosophie à l’égard de la théologie. La pensée, et d’une manière plus générale la vie de l’esprit, commence à revendiquer sa liberté. C’est cette liberté de la pensée, la vitalité du travail de l’esprit, qui donne à l’élan de l’individu son impulsion initiale. A la liberté du « penser » s’associe la magnanimité. A l’universalisation vient s’adjoindre l’idéal aristocratique de la noblesse (edelkeit), de la grandeur d’âme[1]. Du reste, la noblesse et l’universalité ne sont pas deux idées juxtaposées mais correspondent à deux niveaux d’analyse d’une même réalité.[2] Maître Eckhart exprime cette idée en une formule concise : « Plus noble est la chose, plus elle est commune. […] Plus nobles sont les choses, plus vastes et communes elles sont »[3]. Ces deux axes – horizontal et vertical – se retrouvent dans la pensée de Maître Eckhart comme deux exigences constitutives du type d’homme qui reste à construire. On a là les prémices d’une nouvelle vision unifiée de l’homme, à la fois universel (à l’extérieur) et infini (à l’intérieur) ; vision qui n’est pas pour autant un idéal abstrait, utopique, mais plutôt un objectif qui prend appui sur « l’émergence d’un nouveau style, d’une nouvelle morale, d’une nouvelle forme d’existence : la vie philosophique »[4].

 

A.   Axe vertical : l’idéal de noblesse

 

La plus grande audace de la pensée eckhartienne est de proposer un idéal élevé, un idéal spirituel qui s’exprimer au travers des thèmes de justice, d’humilité, de bonté, de droiture, mais, plus que tout autre, de noblesse. Ainsi, on retrouve cet idéal dans le thème de la noblesse[5] de l’âme humaine. La philosophie d’Eckhart prend en charge la double dimension humaine : l’extérieur et l’intérieur, l’être-créé et l’âme noble. Le type de vie qu’il nous propose doit permettre de relever la nature humaine vers la grandeur et la noblesse de la nature divine.

 

Notre Seigneur nous enseigne dans ces paroles toute la noblesse innée et naturelle de l’homme, et à quel point la grâce le peut diviniser.[6]

 

 

Par cet idéal d’élévation de l’âme en Dieu – admirablement décrit dans son traité De l’homme noble – Maître Eckhart met en œuvre une véritable assomption de la personne.

Comme philosophe, Maître Eckhart sort des cadres stricts du modèle de pensée en vigueur ; il s’alimente aux sources traditionnelles de la philosophie païenne et chrétienne et pointe sa réflexion en direction d’une élévation spirituelle de l’homme. Il ne s’agit pas là d’une tendance mais bien plutôt d’une directive permanente qui demande à chacun un effort radical pour s’élever spirituellement. Bien que se référant également à des maîtres appartenant à la tradition chrétienne, son exigence de noblesse et de perfection est telle qu’il évolue en permanence à la limite du dogme, préférant viser un objectif proprement mystique plutôt que de se cantonner à l’intérieur des controverses théologiques subissant inconsciemment l’influence d’un système de pensée déjà fixé. L’axe vertical de la pensée d’Eckhart correspond, d’une part, à une élévation de l’homme vers Dieu ; et, en cela, plus l’homme est noble plus il est proche de Dieu. D’autre part, il donne à la pensée les moyens de s’élever vers l’infini par l’inconnaissance du mystère de Dieu.

Publié dans Maître Eckhart

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