Philosophie et théologie chez Maître Eckhart - Partie 9

Publié le par Jahman

1.     Aspect mystique de l’axe vertical

 

Cet aspect mystique de l’axe vertical n’est rien de moins qu’une révolution individuelle et spirituelle – une élévation de l’individu social vers l’homme dépouillé de son moi, de l’homme extérieur vers l’homme intérieur. Maître Eckhart ne prêche pas la révolte du peuple, mais plutôt celui de l’individu, non pas contre la société, mais contre la partie créée de son âme.

 

Maître Eckhart appel à un éveil spirituel, à un réveil de notre nature véritable, à une prise de conscience de notre condition humaine actuelle. Il appel non pas à un sursaut d’orgueil, mais bien au contraire à réveil de notre dignité. Dans ses sermons, il demande un effort, non pas contre une difficulté extérieure, un obstacle, mais contre soi-même. Il appel au combat intérieur dans une perspective qui est toujours la même : le réveil de notre conscience la plus intime, de notre fond, et de notre désir de s’élever jusqu’à Dieu :

 

« Dieu avec toi » - là advient la naissance. Il ne doit pas paraître impossible à quiconque de parvenir jusque-là. Que m’importe que ce soit difficile, puisque c’est lui qui l’opère ? Tous ses commandements me sont faciles à observer. Qu’il me commande tout ce qu’il veut, je ne m’en préoccupe absolument pas, tout cela m’est chose de peu s’il me donne sa grâce à cette fin. Certains disent qu’ils ne l’ont pas ; je dis alors : « Je le regrette. Mais le désires-tu ? – Non ! – Je le regrette plus encore. » Si l’on ne peut l’avoir, que l’on ait au moins un désir de cela. Que si l’on ne peut avoir le désir, que l’on ait au moins un désir du désir.[1]

 

 

En sus des vertus chrétiennes de charité et d’humilité, en sus de celle plus mystique de détachement, Maître Eckhart, dans ses sermons, stimule la conscience de la dignité humaine. En faisant appel à la notion de noblesse (edelkeit), Maître Eckhart fourni là certainement son apport majeur à la synthèse philosophique du Moyen Age[2]. Et, en effet, chez Eckhart, le thème de la grandeur d’âme revient constamment, en particulier sous les traits de « l’homme noble ». Toute la pensée du maître a pour sujet la magnanimité, la recherche de l’élévation de l’âme humaine vers plus de grandeur, vers une plus haute noblesse. A cette quête spirituelle correspond le désir de perfection. La magnanimité, compris comme idéal de grandeur, comme perfection de l’âme, n’est pas élevée au rang de concept opératoire dans la pensée d’Eckhart mais la traverse de manière sous-jacente pour révéler l’enjeu de la foi chrétienne et, peut-être davantage encore, pour réveiller les âmes endormies et éveiller les consciences au mystère de Dieu. Toute la pensée d’Eckhart est sous-tendue par l’idée que la nature humaine est perfectible ; c’est en cela que la foi devient une force agissante, non seulement motivée mais aussi mise en branle par cette idée de perfectibilité humaine, par ce désir de perfection, par cet idéal de grandeur et de noblesse d’âme. L’homme noble représente l’achèvement de la perfection humaine et, par là même, l’avènement de la renaissance spirituelle car en lui, les deux natures – humaine et divine – se retrouve unie dans l’Un.

 

Est-il quelqu’un de plus noble que celui qui est né pour moitié de ce qu’il y a de plus haut et de meilleur dans la création, et pour moitié dans le tréfonds de la nature divine et de sa solitude ? […] L’Unité avec l’Unité, l’Unité sortant de l’Unité, l’Unité dans l’Unité et, dans l’Unité, l’Unité éternellement ![3]

 

 

Maître Eckhart ne parle pas à l’homme extérieur, à l’individu social, mais bien plutôt à l’homme intérieur, à l’homme noble. Cette noblesse originelle de l’homme, oubliée avec la chute, peut être rallumée, ravivée par une conscience de soi faisant appel à la dignité. C’est en partant de la dignité – psychologique – que l’on peut espérer atteindre la noblesse – ontologique. C’est en opérant un retour intérieur au plus intime de notre être propre qu’est rendu possible l’opération spirituelle de l’élévation. L’idéal mystique est de tendre vers un maximum de perfection et de noblesse en élevant la nature humaine au-delà de son statut d’être-créé, c’est-à-dire par le détachement à l’égard du néant de la créature. L’idéal mystique est de rendre « l’homme le plus grand de tous » et de lui donner la « capacité de recevoir toute perfection ».[4] L’appel incessant d’Eckhart est de nous élever vers Dieu, de relever notre nature véritable, de regarder vers les hauteurs divines. L’idéal mystique de la grandeur, de la noblesse de l’âme ne se trouve jamais mieux exposé que dans le sermon 54 dans lequel on voit comment « le plus élevé » – qui est la fin – ne peut être atteint que par « le plus bas » – qui est le moyen. Car la grandeur et la noblesse recherchées, qui sont celles de l’homme intérieur, sont atteintes lorsque l’homme extérieur s’est abaissé par l’humilité jusqu’à retrouver son fond le plus intime, son être le plus propre.

 

Dieu opère le plus dans un cœur humble, car il a la plus grande opportunité d’opérer là et trouve là la plus grande mesure de son égalité. Par là il nous enseigne comment nous devons pénétrer dans notre fond d’humilité véritable et de nudité véritable, en sorte que nous déposions tout ce que nous ne possédons pas par nature, c’est-à-dire péché et misère, et aussi ce que nous possédons par nature qui se trouve dans tout ce qui nous est propre. […] Il doit pénétrer dans son plus bas et dans le plus intérieur de Dieu, et doit pénétrer dans son élément premier et dans son élément le plus élever, car là se rencontre tout ce que Dieu peut réaliser. Ce qui dans l’âme est le plus élevé de tout, cela est dans ce qui est le plus bas, car c’est le plus intérieur de tout […]. Ce que Dieu trouve comme soumis, il le porte vers le haut et l’élève en lui. […] Nous devons nous élever, avec désir, de tout notre cœur vers le ciel et en lui, et […] nous devons placer tout notre désir en Dieu et dans la hauteur la plus élevée, non au-dessous de Dieu ni avec Dieu, car toutes chose supérieures ont opportunité la plus grande d’opérer dans ce qui est au-dessous d’elles.[5]

 

 

L’audace intellectuelle de Maître Eckhart est d’élaborer une philosophie puissante et originale sur les bases d’une mystique qui, en tant que telle, élève l’ensemble de la nature humaine à un maximum de perfection et de noblesse. L’audace de sa pensée s’est de faire appel à la radicalité propre aux doctrines mystiques.

Publié dans Maître Eckhart

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