Philosophie et théologie chez Maître Eckhart - Partie 12

Publié le par Jahman

A.   Axe horizontal : l’idéal d’universalité

 

1.     Aspect social : la démocratisation de l’expérience mystique

 

Par sa prédication en moyen haut allemand et par le public auquel s’adressaient ses sermons, Maître Eckhart « démocratise » le savoir en déplaçant la légitimité de l’autorité intellectuelle vers une plus large acceptation et d’avantage de reconnaissance[1]. L’universalisation découle directement de sa vision mystique et philosophique de l’homme et de l’univers. Car le maximum possible de perfection et l’idéal de noblesse ne sont pas seulement une élévation verticale, ils sont aussi – historiquement – un élargissement horizontal.

En parlant de la noblesse de l’âme à un public exclut de l’élite – et donc du pouvoir et de la connaissance – Maître Eckhart redonne aux hommes et aux femmes pour lesquels il prêche une idée de l’humanité coïncidant avec un maximum d’universalité. Car l’homme est Dieu pour autant qu’il est en Dieu, c’est-à-dire transformé intérieurement à l’image du Fils. Ce n’est que lorsqu’il revêt la nature humaine telle qu’elle est portée par le Christ[2] que l’homme s’élève, par-delà l’inégalité et la différence, à l’égalité et à l’unité, c’est-à-dire à la nature humaine universelle[3].

 

Maître Eckhart introduit l’égalité au niveau ontologique là où la vie quotidienne dans la société féodale fonctionnait sur les bases de la différence sociale et de l’exclusivisme. En cela, Maître Eckhart reprend à son compte l’idéal du christianisme primitif en faisant de la dissemblance sociale entre les « grands » et les « petits » une ressemblance ontologique, voire une qualité en faveur des « petits » sous le regard de Dieu[4]. Cette égalité permet d’insérer en Dieu, l’unité transcendante, ce qui était séparé et inégal à l’extérieur. Ainsi, « en Dieu nulle créature n’est plus noble que l’autre. »[5] L’égalité d’âme prônée par Eckhart libère l’« individu » de l’aliénation historique. Eckhart appelle dans ses sermons à nous unir à l’Etre universel par la transformation intérieure. La voie qu’il propose est celle de l’insertion au sein de l’universalité qui unie à l’intérieur ce qui est séparé au-dehors :

 

Ce qui vient à Dieu, cela se trouve transformé ; si piètre que ce soit, le portons-nous à Dieu, il échappe à soi-même. […] Mais ce qui est en Dieu est Dieu ; cela ne peut lui échapper. Cela se trouve inséré dans la nature divine, car nature divine est si puissante que ce qui s’y trouve mis s’y trouve pleinement inséré ou demeure pleinement au-dehors. Or notez la merveille ! Puisque Dieu transforme dans soi chose si piètre, qu’imaginez-vous donc qu’il fera à l’âme qu’il a honorée de sa propre image ?

 

Pour qu’à cela nous parvenions, qu’à cela Dieu nous aide. Amen.[6]

 

 

Ainsi, les maîtres-mots de l’idéal d’universalité – inclusion, insertion, intégration – confère à chaque individu la possibilité de s’élever dans l’ordre spirituel. L’« égalité » spirituelle, c’est l’idéal de noblesse universalisé. Non seulement par ses doctrines philosophiques mais aussi et surtout par son activité sociale, Maître Eckhart contribue à répandre l’idée d’une « vie bienheureuse »[7] ici-bas, d’une existence individuelle élevée en Dieu – même si une partie de son auditoire y a vu « un rejet de l’obéissance et un appel à s’affranchir de toute hiérarchie »[8]. Il ne s’agit pas pour autant d’une révolte contre l’ordre politico-social mais plutôt d’une compréhension juste qui permet de relativiser l’importance attribuée au monde pour mieux recentrer la priorité sur l’idéal spirituel, ce qu’Alain de Libera appelle l’idéal de « vie philosophique » : La réalisation de l’espérance philosophale, de l’idéal albertinien d’une félicité terrestre « est cela même que Maître Eckhart assume et transpose dans l’idée de béatitude du « voyageur » (homo viator), de détachement (abegescheidenheit) ou de « sérénité » (gelâzenheit), par quoi […] il entend réconcilier philosophie et théologie dans une forme de vie nouvelle, la « noblesse » (ou « humilité » ou « pauvreté ») définissant le status adeptionis chrétien. La béatitude du voyageur – ce que Silesius appellera le voyage chérubinique – est ce que dès les Entretiens spirituels Eckhart a pensé comme « vie bienheureuse ». Cette forme de vie était, à l’époque, une idée nouvelle. C’était une idée chrétienne, accomplissant dans une éthique nouvelle l’idéal de vie péripatéticien […]. Réduite à un métier (status) la philosophie ne pouvait s’affirmer comme forme de vie en droit universalisable : le status adeptionis était nécessairement l’idéal et la justification d’un corps social. C’est en le christianisant que Maître Eckhart a fait sortir le status adeptionis du status professionnel. »[9]

Publié dans Maître Eckhart

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Clovis Simard 31/07/2012 22:48


Blog(fermaton.over-blog.com),No-19. - THÉORÈME ECKHART. -Les limites de la Modernité.