Philosophie et théologie chez Maître Eckhart - Partie 15

Publié le par Jahman

1.     L’homme intérieur et l’homme extérieur

 

Si l’homme apparaît comme un être doué de « puissances supérieures », notamment de l’intellect et peut-être plus encore de ce « quelque chose » d’incréé qui lui permet d’entreprendre son ascension spirituelle, il est aussi un être à la fois extérieur et intérieur. Cette bipartition de l’homme ne se réfère plus à la théologie thomiste et au primat de l’intellect mais engage une théologie mystique dont la tonalité est moins spéculative[1]. Ainsi, tout en s’écartant de saint Thomas, qui n’emploie pas cette expression, Eckhart se rapproche d’autant du Pseudo-Denys l’Aréopagite et sa théologie apophatique. Toutefois, s’il ne s’insère plus dans les controverses théologiques davantage soucieuses de la vérité philosophique que du salut de l’âme, s’il ne cherche plus à définir l’homme selon la puissance qui le caractérise le mieux, Maître Eckhart n’innove pas pour autant lorsqu’il s’attache à peindre l’homme extérieur et l’homme intérieur. En effet, cette opposition inspirée de saint Paul possédait déjà une longue tradition mystique lorsque Maître Eckhart la repris à son compte. En effet, on retrouve cette expression dans la patristique – avec Origène, Jean Cassien, saint Augustin – et au Moyen-Age – avec Guillaume de Saint-Thierry, Richard de Saint-Victor. Par ailleurs, alors qu’au 13e siècle la scolastique dédaigne ce vocabulaire au profit de concepts plus techniques et abstraits, au 14e siècle, le mysticisme semble retrouver cette avec enthousiasme ce langage[2].

Eckhart expose et développe le double aspect – intérieure et extérieur – de l’homme dans De l’homme noble[3]. Ce traité prend pour point de départ l’Ecriture, en particulier la parabole des pièces d’or (Lc., 19, 11) mais il s’inspire aussi de la vie nouvelle en Christ (Paul, Ephés., 4, 21-24), de la vie par la foi (II Cor., 4, 16) et il cite les maîtres païens Cicéron et Sénèque, mais aussi les auteurs chrétiens comme Origène et saint Augustin dont on sait qu’ils se sont servis de l’expression « homme intérieur »..

L’être humain possède donc deux aspects opposées, l’une tournée vers l’extérieur, l’autre vers l’intérieur ; l’une vers les créatures, l’autre vers Dieu. Voici comment est décrit « l’homme qui est en nous » :

 

C’est l’homme intérieur ; celui-là l’écriture l’appelle un nouvel homme, un homme céleste, un homme jeune, un ami, un homme noble. Et c’est de celui-là dont parle notre Seigneur, disant qu’un homme noble s’en fut en un pays étranger, se conquit un royaume et s’en revint chez lui.

 

 

La suite du traité distingue six degrés qui constituent autant d’étapes sur le chemin de la perfection, « le but dernier de l’homme intérieur, de l’homme nouveau [étant] la vie éternelle. »[4] Tout l’effort est d’abord de se détourner de l’extérieur et, ensuite, de se porter de plus en plus spontanément et durablement vers l’intériorité la plus profonde, c’est-à-dire l’authenticité de l’être personnel (cinquième degré) et, enfin « l’éternité de Dieu », la « perfection complète ». L’activité qui caractérise au mieux l’homme noble est le détachement, le dessaisissement, la désimagination, tous termes impropres pour désigner l’Entbildung, à savoir l’opération éthique et méditative de « déconstruction de l’individualité »[5]. Cette activité propre de l’homme noble est aussi intimement liée à l’humilité dans laquelle Maître Eckhart voit une des interprétations possibles de l’« homme » :

 

Un « homme » ! Si nous prenons le sens propre du mot latin, ce terme désigne, du moins d’après une certaine interprétation, quelqu’un qui se soumet entièrement à Dieu, avec tout ce qu’il a, qui lève les yeux vers Dieu, au lieu de les abaisser vers ce qui est à lui et qu’il sait être derrière lui et au-dessous de lui ; voilà la parfaite, la véritable humilité. Son nom lui vient de la terre (je n’en dirai pas davantage ici).[6]

 

 

L’homme noble, l’homme intérieur, qui est humble de cœur, doit donc préférer se placer sous la volonté de Dieu plutôt que de prendre lui-même la place de Dieu en se situant au-dessus des choses créées ; il doit regarder vers Dieu en se considérant comme pauvre plutôt que de regarder le monde en ce considérant comme un prince. Maître Eckhart complète cette définition « inférieure » de l’« homme » par sa partie « supérieure » :

 

Mais le mot « homme » signifie également quelque chose qui est au-dessus de la nature et du temps, de tout ce qui est espace et matière, de tout ce qui est soumis au temps et porte la saveur de l’instabilité, en tant que spatial et corporel.[7]

 

 

Ainsi, à l’homme extérieur, corporel, qui doit se convertir à la volonté de Dieu, correspond l’homme intérieur, spirituel, qui doit s’élever vers Dieu. En lui-même le mot « homme » comprend donc cette bipartition intérieur-extérieur caractéristique de l’anthropologie eckhartienne. En un mot, l’homme noble est la partie spirituelle du composé humain corps-esprit. Si la définition de l’homme eckhartien s’éclaire par la formulation « homme intérieur » ou « homme noble », la signification ultime se l’homme – tant sa définition conceptuelle que sa réalité métaphysique – se comprend dans son rapport au Christ. En insérant l’homme dans une perspective universelle, en l’englobant dans une « anthropologie christocentrique », Maître Eckhart formule un idéal élevé quand à la place de l’homme dans la création.

Publié dans Maître Eckhart

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