Philosophie et théologie chez Maître Eckhart - Partie 16

Publié le par Jahman

A.   L’anthropologie christocentrique

 

C’est autour de la Personne du Christ que Maître Eckhart construit sa vision de l’humanité car, en effet, ce n’est que dans le Fils que la nature humaine est pleinement assumée et élevée vers un maximum de noblesse et d’universalité. Le Fils apparaît comme le passage obligé par lequel il est possible d’opérer l’ascension spirituelle de l’homme. Ce caractère christocentrique de l’anthropologie indique une transformation dans l’image de l’homme au Moyen Age ; de plus en plus, le Christ apparaît comme un modèle à imiter. L’union à Dieu, dans l’économie trinitaire, nécessite préalablement que l’homme se soit dépouillé de son être-créé et rendu pleinement semblable en Fils car seul le Fils connaît le Père[1].

 

Les saints disent que dans le Père est puissance et égalité dans le Fils et union dans le Saint Esprit. C’est parce que le Père est pleinement présent au Fils et le Fils pleinement égal à lui que personne ne connaît le Père si ce n’est le Fils.[2]

 

 

Dans sa théologie, la possibilité de l’élévation spirituelle est rendue possible, non pas par un raisonnement philosophique mais bien au contraire par la foi chrétienne en l’Incarnation[3]. En effet, c’est à partir du Christ, c’est-à-dire de la divinité revêtant l’humanité qu’il est possible, en retour, d’une élévation de l’homme vers la divinité. Au schéma « incarnatif », Maître Eckhart expose en parallèle le mouvement exactement identique mais en sens inverse : à la descente de Dieu en l’homme, il fait correspondre, en usant de la même logique, la montée de l’âme noble (c’est-à-dire de l’homme purifié, détaché de la nature créée) en Dieu.

 

Je l’ai dit souvent : il faut que l’âme se trouve totalement dénudée de tout ce qui s’est ajouté [à ce qu’elle est], et se trouve portée vers le haut, en tant qu’elle est limpide, et flue intérieurement en retour dans le Fils de la façon dont dans lui elle a flué à l’extérieur. Car le Père a créé l’âme dans le Fils. C’est pourquoi il lui faut, dénudée, fluer intérieurement de retour en lui de la façon dont dans lui elle a flué à l’extérieur.[4]

 

 

C’est donc par le biais de la théologie qu’il établit son anthropologie ascensionnelle, anthropologie qui se fixe pour origine et pour horizon la divinité. On retrouve ici les thèmes de flux et de reflux, de naissance de Dieu en l’homme et de naissance de l’homme en Dieu. Le Christ devient le modèle archétypal de l’homme noble, c’est-à-dire de l’humanité relevée, après la chute, au-delà même de l’état du premier homme, Adam. La christologie d’Eckhart se conçoit comme un schéma exemplaire pour chaque fidèle chrétien, dans le sens où elle permet une sotériologie. Par là, Eckhart appelle à l’imitation de l’humanité du Christ[5] :

 

Et bien, quel était le fruit de ce champ précieux de l’humanité de Jésus Christ ? C’était sa noble âme, dès l’instant où il advint que par vouloir de Dieu et par puissance du Saint Esprit fut faite la noble humanité et le noble corps, pour le salut des hommes, dans le corps de Notre Dame, et [où] fut créée la noble âme, [où] le corps et l’âme furent unis en un point du temps avec la Parole éternelle. Aussi vite et aussi vraiment advint l’union : aussitôt que corps et âme s’avisèrent de ce qu’il [= le Christ] est, dans ce même instant il s’avisa qu’étaient unies nature humaine et nature divine, vrai Dieu et vrai homme, un Christ qui est Dieu. […] Toute la souffrance féconde de sa sainte humanité qu’il a soufferte en cette vie quant à la faim, […] quant aux douleurs de toutes sortes et de surcroît la mort la plus amère, cela il l’offrit pleinement au Père céleste en honneur ; cela est en même temps une louange et une fécondité pour toutes les créatures qui veulent le suivre en vivant de sa grâce et de toute sa puissance. […] Vous avez entendu maintenant comment la noble âme de Notre Seigneur Jésus Christ est devenue féconde dans sa sainte humanité. Or vous devez remarquer en outre comment l’homme, lui aussi, doit venir jusque-là. […] Jean ni personne parmi tous les saints ne nous est proposé comme une fin que nous devions suivre, ou comme un but limité en deçà duquel nous devrions demeurer. Christ, Notre Seigneur, lui seul est notre fin que nous devons imiter […].[6]

 

 

C’est donc sur des bases théologiques, sur la connaissance de Dieu, que Maître Eckhart expose son anthropologie, conçue comme une christologie renversée, et par-là il devient possible de mettre en œuvre une mystique proprement dite, à savoir une science pragmatique et salvatrice ayant pour objectif la réintégration de l’âme purifiée dans l’unité transcendante.

La magnanimité se constitue à partir de la primauté ontologique attribuée à Dieu (onto-théologie) ; se révèle par le biais de la christologie (anthropologie théocentrique) ; et est rendue possible par la mystique, la science pragmatique qui réalise la finalité divine de l’homme (téléologie sotériologique). Si la cause de la magnanimité est entièrement contenue en Dieu, sa finalité se situe également en lui. Dans la mesure où à l’origine de l’être il y a Dieu, le retour à Dieu par-delà l’être créé confère à l’âme humaine une grandeur « oubliée » à la suite de la chute dans le monde. En se dénudant de cette partie créée, en se détachant du monde, l’âme reconquiert sa dignité divine, en même temps que sa grandeur humaine. En revêtant pleinement l’humanité du Christ, en cherchant à s’élever vers plus de grandeur, plus de noblesse, vers un maximum de perfection dans l’ordre de l’humain, la mystique eckhartienne – dans la ligne de la révélation chrétienne – promet la transcendance, la grâce divine, c’est-à-dire la rupture d’avec l’ordre strictement humain par une participation à la nature incréée de Dieu.

La magnanimité appartient aux possibilités humaines ; il s’agit même de l’idéal mystique de toute vie humaine. C’est en recherchant cette élévation, cette grandeur, cette noblesse, c’est en désirant atteindre un sommet de perfection qu’est rendu possible la grâce, la transcendance, la participation au mystère divin de l’Incarnation. Le champ de la mystique s’étend jusqu’à l’extrême limite de l’immanence en mettant en œuvre les moyens dont dispose l’homme pour s’élever vers un maximum de grandeur, de noblesse, qui correspond à l’universalité de la nature humaine, c’est-à-dire l’exemplification christique de l’humain.

L’anthropologie ascensionnelle d’Eckhart est d’une rigueur et d’une exactitude toute mathématique dans le sens où elle se situe au point précis où se rejoignent et se confondent les deux axes vertical et horizontal, à savoir la noblesse, la magnanimité, l’élévation vers un maximum de perfection et l’universalité de la nature humaine, l’homme pleinement réalisé dans l’exemple du Christ, la nature humaine du Christ, l’humanité universelle au-delà de toutes les différences particulières et subjectives.

En ce point où le maximum de grandeur d’âme et le maximum d’universalité humaine se rejoignent en la Personne du Fils se situe précisément ce qu’on peut appeler l’anthropologie ascensionnelle de Maître Eckhart. Cette ascension dans l’ordre de l’humain correspond en fait à une prise de conscience – aboutissant à la révélation de la transcendance – c’est-à-dire à une connaissance de l’humain du point de vue de Dieu. C’est par la filiation divine de l’homme qu’il lui est possible de faire de l’identité humaine un mouvement ascensionnel vers une conscience à la fois toujours plus consciente, aigue et intense (mouvement d’élévation ; axe vertical) et toujours plus large, vaste et ouverte (mouvement d’universalisation, axe horizontal). L’ascension de l’homme conduit vers la divinité conçue comme Père, par l’intermédiaire du Fils qui est à proprement parler la puissance révélatrice et régénératrice de la nature humaine déchue. Ainsi, Maître Eckhart, dans un « magnifique développement, aussi rigoureux qu’inspiré, souligne comme jamais l’unité du sujet humain, dans sa double dimension spirituelle et corporelle – sur le mode même du rapport qui unifie, dans le Christ, la déité et l’humanité. »[7]

 

Tout comme l’homme intérieur, selon le mode de l’esprit, tombe en dehors de son être propre lorsque dans le fond il est Un fond, ainsi faudrait-il aussi que l’homme extérieur se trouve dépouillé de sa subsistance propre et reçoive pleinement subsistance de l’être personnel éternel, qui est ce même être personnel. Or il est ici deux êtres. Un être, selon la déité, est l’être substantiel nu, l’autre l’[être] personnel, et il y a pourtant une substance. Parce que c’est la substance même de la personnalité du Christ qui est substance de l’âme, subsistance de l’humanité éternelle, et qu’il y a Un Christ en subsistance, à la fois essentiel et personnel ; ainsi nous faut-il aussi être ce même Christ, nous le suivant dans les œuvres, de la façon dont, dans l’être, il est Un Christ selon le mode humain ; car, comme je suis le même mode selon l’humanité, ainsi suis-je aussi uni à l’être personnel, en sorte que par grâce, dans l’être personnel, je suis Un et aussi cet être personnel. Parce que donc Dieu, dans le fond du Père, demeure éternellement à l’intérieur et moi en lui, un fond et le même Christ, une subsistance de mon humanité, ainsi est-elle aussi bien mienne que sienne en Une subsistance de l’être éternel, en sorte que les deux êtres, corps et âme, se trouvent accomplis dans le Christ Un, Un Dieu, Un Fils.[8]

 

 

 

Si l’origine et la fin de l’homme apparaissent en la Personne du Père, l’entre-deux, à savoir toute l’existence humaine de la naissance à la mort, est traversé de part en part par les deux autres hypostases constituant la l’Uni-Trinité, le Fils et le Saint-Esprit. L’anthropologie eckhartienne imbue des doctrines théologiques chrétiennes est entièrement tournée vers l’ascension, la divinisation. Il s’agit d’une vision optimiste, sinon idéaliste, de l’homme. Si cette vision est supportée par les raisonnements théologiques, son expression aussi assurée et certaine est permise par la foi en la révélation chrétienne, c’est-à-dire la foi dans le Verbe incarné.

Maître Eckhart, ici aussi, nous apparaît comme un brillant théologien en même temps qu’un mystique entièrement mû par sa foi, sa certitude a-rationnelle, éprouvée au contact de la divinité transcendante. Il nous propose une vision de l’homme en contraste avec celle de l’Eglise ; à l’optimisme lucide des mystiques s’oppose ici le pessimisme des ecclésiastiques. Si ces deux attitudes, en ce qui concerne la vision l’homme, sont si contrastées c’est qu’elles reposent toutes deux sur des présupposés différents : le mystique voit dans l’homme son âme, son cœur, son intériorité, son fond tandis que l’Eglise y voit l’homme extérieur, l’homme social. Ces deux présupposés contraires ne pouvaient conduire qu’à des jugements également antithétiques en ce qui concerne la valeur humaine et les moyens appropriés pour agir sur sa nature. En effet, là où l’Eglise essaie d’éviter un plus grand mal, les mystiques recherchent un plus grand bien ; là où l’Eglise privilégie la crainte du châtiment, les mystiques préfèrent le désir du meilleur. Le risque que prend le mystique par ce désir du meilleur présuppose une éthique qui doit permettre à l’agir de réaliser pleinement les potentialités humaines. Ainsi, L’éthique eckhartienne, fondée sur un le Nom chrétien de Dieu – Amour – fait appel aux vertus de charités et d’humilité mais surtout le détachement qui, seul, permet de d’accomplir la volonté de Dieu.

 

Publié dans Maître Eckhart

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