Philosophie et théologie chez Maître Eckhart - Conclusion

Publié le par Jahman

 

Conclusion

Maître Eckhart s’intéresse non seulement à l’être et à sa connaissance, en tant que Lesemeister, mais aussi à l’homme et à son salut, en tant que Lebemeister. Ce qu’on a appelé la « mystique spéculative » entendue comme philosophie onto-théologique ne serait effectivement que pure spéculation si Maître Eckhart n’y avait vu qu’un prétexte à l’étude intellectualiste de Dieu. Mais Eckhart est aussi un Frère prêcheur et une directeur spirituel et, en tant que tel, la connaissance qu’il retire de Dieu n’a rien d’intellectualiste. Il s’agit d’une connaissance ontologique qui n’a pas d’autres objectifs que de s’appliquer concrètement dans la vie mystique. C’est en cela que la théologie est une connaissance salvatrice, véritablement mystique. Si l’objet de la connaissance, selon le philosophe Eckhart, est la vérité de l’idée, sa finalité se situe sur un tout autre plan pour le théologien mystique. En effet, la finalité de la connaissance mystique se conçoit comme unité de Dieu et de l’âme.

 

 

 

L’élaboration d’une philosophie puissante et originale, fondée sur une théorie logique non-aristotélicienne et une onto-théologie  ou métaphysique du Verbe fort élaborée, apparaît comme un fond de représentation sur lequel va s’appuyer la vie mystique, la poursuite de l’idéal tel qu’il a été défini au cours de notre étude.

 

 

 

Maître Eckhart n’est pas seulement un intellectuel du Moyen Age, un philosophe atypique, un théologien original, c’est aussi un véritable mystique qui fait de la connaissance de Dieu une vie en Dieu, une vie de et pour Dieu. C’est sur ces deux plans de la philosophie et de la théologie mystique que Maître Eckhart se pose à la limite de l’acceptable pour les autorités traditionnelles, tant au niveau social qu’intellectuel. Par son activité et par ses idées neuves et vivantes, il a fait sentir plus d’une fois limites et les faiblesses de la tradition et de son pouvoir. En se plaçant en dehors des débats entre philosophes et théologiens, Maître Eckhart se détournait du monde universitaire et se rapprochait du monde de la spiritualité laïque. Pour cette raison, il peut être qualifié de mystique car il subordonne tout à Dieu, au seul objectif de divinisation. Les controverses théologico-philosophiques s’en trouvent relativisées et réduites à leur valeur polémique. Ainsi, Eckhart se place en marge de l’actualité tout en se trouvant au cœur de la tradition chrétienne la plus authentique. C’est cette situation paradoxale qui fait d’Eckhart la figure emblématique de l’« intellectuel médiéval ».

 

 

 

Eckhart, théologien professionnel, de métier, contribue à exporter l’idéal universitaire de la « vie philosophique » en dehors de l’institution. Par ses sermons en langue vulgaire, il expose des idées théologiques subtiles, difficilement compréhensibles pour un public qui n’est pas reçu de formation philosophique. Et c’est bien là tout le mérite de cet intellectuel médiéval que d’avoir su transposer dans le vocabulaire profane de la langue allemande une pensée initialement formulée dans le vocabulaire technique, scolastique, de la langue latine. Cette double appartenance confère à un Maître Eckhart une place paradoxale dans la société, notamment vis-à-vis de la hiérarchie ecclésiale. Là où Eckhart transmettait, à la population laïque désireuse d’un contact personnel avec Dieu, la foi en la révélation du Dieu chrétien, l’institution romaine voyait son autorité s’affaiblir et son emprise sur la société se rétrécir. Alors qu’Eckhart menait une vie apostolique et spirituelle, contribuant ainsi à changer la société médiévale, vers plus de noblesse et d’universalité, l’Eglise, détentrice du pouvoir social se trouvait diminuée dans ses prérogatives. Ce qui était demeuré l’apanage des clercs et des religieux pénétrait de plus en plus la société laïque et cela grâce aux agents même de l’Eglise – essentiellement les ordres mendiants installés dans les villes. Le dominicain Frère Eckhart est donc le promoteur de ce mouvement, parti de l’Université, caractérisé par l’individualisme et le contact direct avec Dieu. L’essor sans précédent de la piété à tendance mystique révèle une demande populaire restée sans réponse. C’est donc hors de la structure sociale traditionnelle que l’individu s’est tourné pour assouvir son « désir spirituel ». L’Eglise, médiatrice entre les hommes et Dieu, ne pouvait que condamner cette mystique qui risquait de mettre en péril l’institution religieuse. Le paradoxe d’Eckhart est d’appartenir aux deux camps, de tenir les deux bouts de la ficelle : d’un côté, il appartient au Moyen Age latin, théologien à l’Université et haut dignitaire ecclésiastique, membre de l’ordre mendiant des dominicains, mais d’un autre côté, il côtoie les béguines et prêche ses sermons en allemand, il pense un Dieu impersonnel (la déité) grâce à une logique non-aristotélicienne qui annonce déjà la « coïncidence des opposés » du cardinal Nicolas de Cues. En cela, Maître Eckhart est un homme de la transition (entre Moyen Age et Renaissance, entre tradition et modernité) et de la translation de l’idéal philosophique hors du cadre restreint du corps social universitaire.

Publié dans Maître Eckhart

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