De l'homme noble (2e partie)

Publié le par Jahman

MAITRE ECKHART

 

 

 

De l’homme noble[1]

 

 

Aubier / Montaigne, Paris, 1942, p.105-112

Il existe à ce sujet encore d’autres paraboles. Le soleil luit sans arrêt ; mais quand un nuage ou une brume s’interpose entre nous et le soleil, nous n’apercevons plus la lumière du soleil. De même, quand l’œil est malade et infirme en soi, la clarté lui est inconnue. Parfois j’ai eu recours, moi aussi, à une comparaison frappante : quand un artiste fait une statue en bois ou en pierre, il ne l’introduit pas dans le bois ; il enlève, au contraire, les éclats qui cachaient et couvraient la statue. Il n’ajoute pas au bois, il lui enlève quelque chose, il fait tomber sous son ciseau tout l’extérieur et fait disparaître les rugosités, et alors peut resplendir ce qui se trouvait caché au-dedans. Voilà le trésor enfoui dans un champ, dont parle Notre Seigneur[1].

Quand l’âme de l’homme, dit saint Augustin se tourne complètement vers l’éternité, là-haut, vers Dieu seul, l’image de Dieu paraît en elle et devient brillante, mais quand l’âme se tourne vers l’extérieur, fût-ce en des exercices extérieurs de vertu, l’image est entièrement cachée. C’est ainsi que, selon la doctrine de saint Paul, les femmes doivent avoir la tête couverte et les hommes la tête nue[2] ; car cette partie de l’âme, qui tend vers le bas, recherche l’objet vers quoi elle se tourne : un voile, un mouchoir de tête ; mais cette autre partie de l’âme qui s’élève, se dénude afin de recevoir l’image de Dieu et que Dieu naisse en elle ; Dieu est sans voile et sans contrainte dans l’âme pure de l’homme noble. De même l’image de Dieu, le Fils de Dieu, la semence de la nature divine, n’est jamais détruite en nous, bien qu’elle puisse être cachée. David dit dans un de ses psaumes : « bien qu’il tombe sur l’homme beaucoup de néant sous forme de douleur et de désolation, il demeure dans l’image de Dieu et l’image en lui ». La vraie lumière brille dans les ténèbres, bien qu’on ne s’en aperçoive pas[3].

Il est dit dans le Cantique des Cantiques : « Ne faites pas attention à mon teint noir ; je n’en suis pas moins bien faite et belle, c’est le soleil seulement qui m’a bronzée »[4]. Le soleil c’est la lumière de ce monde ; il signifie que tout ce qu’il y a de plus élevé, de meilleur dans la création, recouvre et décolore en nous l’image de Dieu. « Enlevez la rouille de l’argent, dit Salomon, et alors luit et brille le vase le plus pur, l’image de Dieu dans l’âme »[5].

Et c’est justement ce que Notre Seigneur entend quand il dit qu’un homme s’en fut. Il faut, en effet, que l’homme sorte de toutes les images et de lui-même, qu’il devienne absolument étranger et dissemblable à toutes choses, s’il veut devenir vraiment le Fils de Dieu et recevoir la filiation dans le sein et le cœur du père. Car toute médiation est étrangère à Dieu.

Dieu dit : « Je suis le Premier et de Dernier »[6]. Aucune différence n’existe ni dans la nature de Dieu ni dans les personnes divines, considérées dans l’unité de leur nature. La nature divine est Unité, et chaque personne est également Unité, cette même Unité qui est leur nature. La distinction entre essence et existence est résorbée ici dans l’Unité : elles sont unité et identité. C’est seulement quand l’Unité cesse de se reposer en elle-même qu’elle possède une distinction et que par cette destruction elle opère. Aussi bien dans l’Unité on trouve Dieu, et celui-là doit devenir unité qui doit trouver Dieu. Notre Seigneur dit : « Un homme s’en fut ». Dans ce qui comporte destruction, on ne trouve ni Unité, ni Etre, ni Dieu, cesse, ni bonheur, ni satisfaction. Sois unité, afin de pouvoir trouver Dieu ! En vérité, si tu étais entièrement unité, tu resterais également unité dans la distinction, les distinctions deviendraient unité pour toi et cesseraient de te faire obstacle. L’Unité reste aussi bien unité, dans des milliers et milliers de pierres aussi bien que dans quatre pierres, et mille fois mille est en vérité un nombre aussi simple que quatre.

Un maître païen dit que l’Unité est née du Dieu suprême. Sa propriété est d’être unité dans l’unité. Celui qui cherche cette unité au-dessous de Dieu, celui-là se leurre lui-même. Le même maître (à qui je puis ici me référer pour la quatrième fois) souligne aussi que cette Unité n’est vraiment liée d’amitié qu’avec des esprits vierges et chastes. Saint Paul dit d’ailleurs : « C’est en vierges chastes que je vous ai fiancées à l’Un »[7]. Et c’est de la même façon que l’homme devrait être uni à l’Un, qui ne peut être que Dieu.

« Un homme s’en fut », dit Notre Seigneur. Un « homme » ! Si nous prenons le sens propre du mot latin, ce terme désigne, du moins d’après une certaine interprétation, quelqu’un qui se soumet entièrement à Dieu, avec tout ce qu’il a, qui lève les yeux vers Dieu, au lieu de les abaisser vers ce qui est à lui et qu’il sait être derrière lui et au-dessous de lui ; voilà la parfaite, la véritable humilité. Son nom lui vient de la terre (je n’en dirai pas davantage ici). Mais le mot « homme » signifie également quelque chose qui est au-dessus de la nature et du temps, de toute ce qui est espace ou matière, de toute ce qui est soumis au temps et porte la saveur de l’instabilité, en tant que spatial et corporel.

Mais, lorsqu’il a progressé davantage encore, l’homme n’a plus rien de commun avec le néant. D’abord en ce sens qu’il n’est pas formé d’après tel ou tel modèle, qu’il n’y ressemble pas, qu’au total, il ne sait plus rien du néant, est périssable, qu’en lui on ne trouve plus la moindre trace du néant, qu’il est si totalement dépouillé du néant qu’on ne remarque plus en lui qu’être pur, vérité, bonté. Et celui qui est ainsi fait, lui seul, est un homme noble, et personne d’autre que lui.

Il est encore une autre façon de comprendre et d’enseigner ce que Notre Seigneur entend par « homme noble ». On doit savoir, en effet, que ceux qui connaissent Dieu sans voile, connaissent en même temps la créature. Si la connaissance est la lumière de l’âme, vers quoi tous les hommes tendent naturellement, il est sûr qu’il n’est rien de meilleur. La connaissance est un bien. Or les maîtres nous enseignent ceci : quand on connaît les créatures telles qu’elles sont en elles-mêmes – ce que j’appellerai une connaissance du soir – on ne voit la création que dans des images distinctes. Mais quand on connaît les créatures en Dieu – ce que j’appellerai une connaissance du matin – on voit la créature sans la moindre distinction, sans aucune des images qui la représentaient et sans ressemblance avec quoi que ce soit, dans l’Unité qui est Dieu même. Et c’est bien ce que Notre Seigneur entend quand il dit qu’un homme noble s’en fut. Noble, parce qu’il est un et que dans l’Unité il connaît également Dieu et la créature.


[1] Matth., 13, 44

[2] I. Corinth., 11, 4-5 : tout homme qui prie ou prophétise la tête couverte déshonore sa tête… Toute femme qui prie ou prophétise la tête non voilée, déshonore sa tête… 13 : est-il bienséant qu’une femme prie Dieu sans être voilée ?

[3] Joh., 1, 5 : Et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point reçue.

[4] Cant. Cant., 1, 5-6

[5] Prov., 25, 2-4 : La gloire de Dieu, c’est de cacher les choses… Otez les scories de l’argent, et il en sortira un vase pour le fondeur.

[6] Isaïe, 41, 4 : Moi Yahweh, je suis le premier et je serai aussi avec les derniers.

[7] II. Corinth., 11, 2 : Je vous ai fiancés à un époux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure.

Publié dans Maître Eckhart

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