De l'homme noble (3e partie)

Publié le par Jahman

MAITRE ECKHART

 

 

 

De l’homme noble[1]

 

 

Aubier / Montaigne, Paris, 1942, p.105-112

Je vais encore interpréter dans un autre sens la doctrine de l’homme noble en disant ceci : Quand l’homme (âme, esprit) voit Dieu, il a conscience de cette vision et il se connaît également comme être qui connaît ; c’est-à-dire qu’il connaît sa propre contemplation et sa propre connaissance de Dieu. Or, d’aucuns ont cru pouvoir se figurer – ce qui paraît d’ailleurs tout à fait croyable – que la fleur et le noyau de la béatitude réside dans la connaissance, là où l’homme a conscience de connaître Dieu. J’aurais beau, disent-ils, posséder toutes les félicités du monde mais sans en prendre conscience, de quoi cela me servirait-il, en quoi cela serait-il pour moi une félicité ? Je ne puis me rallier à cette façon de voir. Fût-il même vrai que l’âme ne peut être heureuse si elle n’a pas conscience de son bonheur, ce n’est pourtant point là qu’est la condition de son bonheur ; car le fondement premier de la béatitude spirituelle, c’est que l’âme contemple Dieu sans voiles ; de là lui viennent tout son être et toute sa vie ; c’est là que l’âme puise tout ce qu’elle est, dans le fond même de Dieu, et elle ne sait rien du savoir ni rien de l’amour, ni rien absolument de quoique ce soit. Elle s’apaise entièrement dans l’Etre de Dieu. Qu’elle prenne pourtant conscience de la vision de Dieu, de son amour et de son savoir, la voici qui retombe aussitôt et qui est rejetée au degré le plus haut de la hiérarchie naturelle. Car personne ne se sait blanc qui ne soit réellement blanc. Aussi bien celui qui se sait blanc ajoute déjà une superstructure et il ajoute quelque chose à l’essence de sa blancheur ; son savoir, en effet, ne lui vient pas sans médiation et inconsciemment de la couleur, mais l’âme reçoit cette connaissance et ce savoir de quelque chose qui est présentement blanc ; elle ne puise donc pas sa connaissance uniquement dans la couleur telle qu’elle est en soi, mais elle puise cette connaissance et ce savoir dans quelque chose qui a été coloré et est devenu blanc, et c’est ainsi qu’elle se connaît comme blanche. Se savoir blanc est bien inférieur et beaucoup plus extrinsèque qu’être blanc. Le mur diffère totalement des fondations sur lesquelles il est construit.

Les maîtres enseignent qu’autre est la puissance par quoi l’œil voit, et autre la puissance par quoi il connaît qu’il voit. Le premier fait, celui de voir, vient à l’œil purement et simplement de la couleur, et non pas de ce qui est coloré. Peu importe donc en soi que ce qui est coloré soit de la pierre ou du bois, un homme ou un ange : la seule chose qui importe, c’est que l’objet soit coloré.

De même, dis-je, l’homme noble prend et puise tout son être et toute sa vie, toute sa béatitude, uniquement de Dieu, par Dieu et en Dieu seul, mais non dans la connaissance, la contemplation et l’amour de Dieu, etc. C’est pourquoi Notre Seigneur dit fort bien que toute la vie éternelle consiste uniquement à connaître Dieu comme le seul et vrai Dieu[1], et non pas à connaître que l’on connaît Dieu. Comment l’homme pourrait-il connaître sa connaissance de Dieu, puisqu’il ne se connaît plus lui-même ! Une chose est certaine, si l’homme devient bienheureux, s’il est bienheureux jusqu’au fondement et à la racine de sa béatitude, il ne se connaît plus aucunement lui-même ni ne connaît plus rien ; il ne connaît plus que Dieu seul. Mais dès que l’âme connaît qu’elle connaît Dieu, elle a connaissance de Dieu et d’elle-même. Or la puissance par quoi l’œil voit est, comme je viens de l’expliquer, une autre puissance que celle par quoi l’œil sait et reconnaît qu’il voit. Il est vrai au surplus, que pour l’instant et ici-bas, la puissance qui produit en nous la conscience de notre vision est plus noble et plus haute que celle qui produit la vision même ; car la nature commence son œuvre par ce qu’il y a de plus infime. Mais Dieu commence son œuvre par ce qu’il y a de plus parfait. La nature fait sortir l’homme de l’enfant, et le poulet de l’œuf, – mais Dieu fait l’homme avant l’enfant et la poule avant l’œuf. La nature commence par rendre le bois chaud et brûlant, et c’est ensuite seulement qu’elle lui fait prendre feu. Mais Dieu commence par donner à toute créature l’être, et ce n’est qu’ensuite qu’il lui donne, dans le temps, mais tout ensemble hors du temps et sans rien qui appartienne au temps, toutes les propriétés qui conviennent à sa nature temporelle. Dieu donne également l’Esprit-Saint avant de donner les dons de l’Esprit-Saint.

De même je dis maintenant : Certes, il n’y a point de béatitude, sans que l’homme prenne pleinement conscience qu’il voit et qu’il connaît Dieu ; mais Dieu ne veut aucunement que ce soit là le fondement de la béatitude. Celui qui préfère autre chose, qu’il s’arrange comme il veut ; à moi, il me fait pitié. La chaleur du feu et l’essence du feu sont choses fort dissemblables, c’est miracle de voir combien ces réalités sont loin l’une de l’autre dans la nature, bien que dans le temps et l’espace elles soient toutes proches l’une de l’autre. La vue de Dieu et ma vue sont totalement lointaines et dissemblables l’une de l’autre.

C’est pourquoi Notre Seigneur dit fort pertinemment qu’un homme noble s’en fut en un pays lointain pour se gagner un royaume et revint chez lui. Car l’homme doit être en lui-même ; cette unité, il faut qu’il aille la chercher en lui-même et dans l’Unité ; il faut qu’il la reçoive dans l’Unité et, par conséquent : il ne doit contempler que Dieu seul. Il doit ensuite « revenir », c’est-à-dire savoir et connaître qu’il connaît Dieu, qu’il sait quelque chose de Lui.

Tout ce que j’ai dit ici, le prophète Ezéchiel l’a déjà indiqué dans ces paroles : « Un puissant aigle avec de grandes ailes aux plumes multiples vint vers la montagne pure, agrippa le cœur et la moelle du plus haut arbre, enleva la cime et la fit tomber »[2]. Celui qui Notre Seigneur appelle homme noble, le prophète l’appelle un grand aigle. Est-il quelqu’un de plus noble que celui qui est né pour moitié de ce qu’il y a de plus haut et de meilleur dans la création, et pour moitié dans le tréfonds de la nature divine et de sa solitude ?

Notre Seigneur dit par la voix du prophète Osée : « Je conduirai les nobles âmes dans un désert et là je parlerai à leurs cœurs »[3], l’Unité avec l’Unité, l’Unité sortant de l’Unité, l’Unité dans l’Unité et, dans l’Unité, l’Unité éternellement !


[1] Joh., 17, 3 : Or, la vie éternelle, c’est qu’ils vous connaissent, vous, le seul vrai Dieu.

[2] Ezéch., 17, 3-4 : Le grand aigle, aux grandes ailes, à la large envergure, et couvert d’un plumage aux couleurs variées, vint vers le Liban et enleva la cime du cèdre. Il arrache le plus élevé de ses rameaux et l’emporta dans un pays de Chanaan.

[3] Osée, 2, 16 : C’est pourquoi, voici que moi je l’attirerai et la conduirai au désert, et je lui parlerai au cœur.

Publié dans Maître Eckhart

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