LA MYSTIQUE, UN MATERIALISME RADICAL

Publié le par Jahman

LA MYSTIQUE, UN MATERIALISME RADICAL

On taxe souvent la mystique de spiritualisme, d’idéalisme, de subjectivisme, de piétisme ou encore de pathologie névrotique. Mais, les études sérieuses sur la mystique l’envisage toujours comme un aspect de la culture, comme une création humaine, un mode d’appréhension de la réalité déterminée par les affects et la culture. Pourquoi ne pas envisager la mystique comme une science, l’étudier d’un point de vue logique, scientifique.

 

La mystique est un matérialisme radical. Voici la thèse que l’on propose de défendre. Pour cela nous partirons de présupposés « scientifiques », matérialistes, physiques.

 

Si on regarde la matière inanimée, nous constatons qu’elle s’organise selon des lois physiques, celles de l’univers. Les forces d’attraction, de gravitation et autres conditionnent la matière. Ainsi, les éléments physiques les plus simples – ainsi les particules – et même composés – ainsi l’atome – tombent sous l’emprise de ces forces et sont totalement régis par elles. La matière s’organisent selon des lois bien établies, même s’il existe un indéterminé, un angle mort, un hasard, un incalculable, un imprévisible. A l’inverse la matière vivante possède un moteur interne[1] qui lui permet d’agir, bien que cette capacité à l’action soit plus ou moins limitée, encadrée. Plus on s’élève dans l’ordre du vivant vers un maximum de complexité connu avec l’humain, plus cette capacité à l’action est libre, autonome. Ainsi la matière animée, vivante, gagne en liberté par rapport à la matière inanimée, morte. La capacité à l’action, à la réaction surtout, va de paire avec la liberté, l’autonomie. Bien que le choix soit plus ou moins conditionné par un ensemble de facteurs (par exemple le milieu), il existe néanmoins. La vie, la matière en tant qu’elle est animée, se détache de plus en plus, selon son degré de complexité (d’évolution), des lois physiques, mathématiques qui régissent l’univers. Ainsi l’homme se détache de la nature en « créant » la culture. Bien que simplifiée, je pense que cette explication n’en est pas moins valide. La matière vivante gagne en capacité d’action, en possibilité d’évolution et d’organisation (de mode d’être et d’agir), en autonomie, en liberté et, finalement, en volonté personnelle.

 

Or, c’est justement cette volonté personnelle que la mystique tient à rendre identique à la volonté de Dieu, autrement dit aux lois de la physique, à l’ordre de l’univers. Selon nous, donc, la mystique se fixe pour objectif de rendre l’homme identique à une pierre, de faire que la matière vivante, avec toutes ses capacités d’action, ses possibilités d’autonomie, de liberté et de volonté, se conforme à la matière morte, inanimée, à la « matière pure ». Gardant ses capacités et possibilités, l’homme, en tant que matière vivante la plus complexe – c’est-à-dire la plus volitive, puissante, autonome, libre – est appelé à ne pas s’en servir, à ne pas en user afin de ne pas dévier de l’ordre universel, de ne pas s’opposer aux lois de la physique. Et cette soumission à l’ordre et aux lois de l’univers n’est pas un refus d’émancipation, d’autonomie, de liberté, etc. La mystique ne désire pas faire de l’homme un animal soumis à ses instincts et à ses besoins les plus bas (selon qu’on l’envisage du point de vue culturel). Bien au contraire, ce renoncement à ses possibilités, à ses capacités, à son pouvoir et à sa volonté donne à l’homme la Possibilité, la Capacité, le Pouvoir, la Volonté, la Liberté suprême, celle de Dieu, car ainsi l’homme est Un… avec Dieu. L’homme est l’Univers[2] ; l’homme est la Matière pure. La mystique se propose de redonner à l’homme son intimité originelle, lui qui s’est séparé, par toutes ses capacités et possibilités et puissances, de l’ordre fondamental. En délaissant tout cela, l’homme retourne au plus près de l’ordre cosmique, des lois physiques, des éléments les plus simples de la matière, dans l’intimité originelle ; l’homme retourne au fondement de l’univers, au commencement de la création, dans cet instant unique et éternel dans lequel Dieu créa en un seul acte l’univers. Car l’homme s’extériorise, s’éloigne, se sépare toujours davantage des fondements de l’univers, du cœur de la matière là même où la mystique lui propose de s’intérioriser, de s’unifier, de retourner à l’origine…de la matière, de l’univers.

 

Ainsi, la mystique nous apparaît comme un matérialisme radical. De plus, loin d’être un idéalisme, il nous semble qu’elle est un réalisme – ou plutôt un réelisme – car tout son discours consiste à exhorter l’individu à se détacher de ses illusions, à se dépouiller de ce qu’il n’est pas pour qu’ainsi se révèle d’elle-même la Présence du Réel, la plénitude de l’être, la substance même de l’univers, la création en son origine atemporelle. Dit autrement, la mystique renvoie à l’instant d’avant le Big Bang, là même où la connaissance scientifique peine à atteindre les premiers commencements après le Big Bang (car cette connaissance est toute extérieure, « objective »). Là où la connaissance scientifique demeure emprisonnée dans le temps, la mystique s’en libère et se porte au-delà du temps et de l’espace, dans le Réel-Un sans rien d’ajouter de subjectif ni d’objectif. Bref, la mystique, c’est la voie qui permet le passage du relatif à l’Absolu, de l’idéalisme au réelisme.

 

Pris en son sens « ontologique », logique, la matérialisme réeliste de la mystique peut se permettre une critique de tous les autres pseudo-matérialismes : matérialisme cognitif de l’état central, de l’identité, etc. car ces études matérialistes s’élaborent à partir de présupposés d’ordre culturel. La véritable connaissance scientifique exige un retour sur soi et une ascèse cognitive : on ne pense pas les premiers principes comme on pense avec sa raison pratique, dialectique, synthétique, discursive. Ainsi la connaissance mystique ne cherche pas à trouver la vérité sur un objet quelconque ou à comprendre tel ou tel phénomène ; elle n’est pas extérieure et objective (ou subjective) mais se transforme elle-même, se purifie de tous ses modes, s’absente de son pouvoir, de sa capacité (discursive, réflexive), de sa puissance et ainsi se trouve placée d’emblée au cœur même du Réel, de la Vérité. Cette connaissance qui n’opère pas, qui n’agit pas, qui ne passe pas à l’acte, qui demeure inactive retourne ainsi à son principe illimité, éternel car Absolu-Un là même où la connaissance intellectuelle, la connaissance en acte est toujours limitée, finie, car relative et séparée, divisée d’avec le Tout-Un.



[1] Sur le plan ontologique, mais elle a également un « œil » sur le plan épistémologique.

[2] Ou plutôt, l’homme et Dieu, l’homme et l’univers n’existent plus : « il n’y a » plus que l’Un (au-delà de l’être.)

Publié dans mystique

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