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Mercredi 8 mars 2006

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Sur  Maître Eckhart et la mystique rhénane

par Jahman publié dans : Maître Eckhart
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Mercredi 8 mars 2006

Sermon 15

 

 

Homo quidam nobilis abijt

 

in regionem longinquam

 

accipere regnum et reuerti.

 

 

 

Cette parole qui est écrite dans l’évangile, et dit en français : « Il y avait un homme qui sortit de lui-même vers une terre étrangère et s’en revint plus riche chez lui[1]. » Or on lit dans un évangile que le Christ a dit : « Personne ne peut être mon disciple qu’il ne me suive » et se voit laissé soi-même et n’ait rien gardé pour lui ; et celui-là a toutes choses, car ne rien avoir c’est avoir toutes choses. Mais avec désir et avec cœur se soumettre à Dieu et mettre pleinement sa volonté dans la volonté de Dieu, et n’avoir aucun regard sur le créé : qui serait ainsi sorti de soi-même, celui-là se trouvera proprement donné à nouveau à lui-même.

 

Bonté dans soi, bonté, cela n’apaise pas l’âme ; […][2] Et Dieu me donnerait-il quelque chose en dehors de sa volonté je n’y prêterait pas attention ; car la moindre chose que Dieu me donne dans sa volonté, cela me rend heureux.

 

Toutes les créatures ont flué hors de la volonté de Dieu. Saurais-je désirer seulement le bien de Dieu, cette volonté est si noble que le Saint Esprit fluerait de là sans intermédiaire. Tout bien flue du superflu de la bonté de Dieu. Oui, et la volonté de Dieu a goût pour moi seulement dans l’unité, là où le repos de Dieu est orienté au bien de toutes les créatures ; où celle-ci repose, et toute ce qui jamais acquit être et vie, comme dans leur fin dernière, là tu dois aimer le Saint Esprit, tel qu’il est dans l’unité ; non en lui-même, mais là où avec la bonté de Dieu il a goût seulement dans l’unité, là où toute bonté flue du superflu de la bonté de Dieu. Cet homme. Cet homme s’en revient plus riche chez lui que lorsqu’il était sorti. Qui serait ainsi sorti de soi-même, celui-là devrait se trouver plus proprement donné à nouveau à lui-même. Et toute chose qu’il aura laissée dans la multiplicité, cela lui sera [donné] pleinement à nouveau dans la simplicité, car il se trouve soi-même et dans toute chose dans le maintenant présent de l’unité. Et celui qui serait ainsi sorti, il reviendrait chez lui bien plus noble qu’il n’était sorti. Cet homme vit maintenant dans une liberté déprise et dans une limpide nudité, car il n’a à se soumettre à aucune chose ni à prendre peu ni beaucoup ; car tout ce qui est le propre de Dieu, cela lui est propre.

 

Le soleil correspond à Dieu : la partie la plus élevée de sa profondeur sans fond répond à ce qui est le plus bas dans la profondeur de l’humilité. Oui, l’homme humble n’a pas besoin de le prier pour cela, mais il peut certes lui commander. Car la hauteur de la déité ne peut rien prendre en considération que dans la profondeur de l’humilité ; car l’homme humble et Dieu sont un et non pas deux. Cet homme humble est aussi puissant sur Dieu qu’il [= Dieu] est puissant sur soi-même ; et tout le bien qui est en tous les anges et en tous les saints, tout cela est son propre, comme c’est le propre de Dieu. Dieu et cet homme humble sont pleinement un et non pas deux ; car ce que Dieu opère il l’opère aussi, et ce que Dieu veut il le veut aussi : une [seule] vie et un [seul] être. Oui, de par Dieu : cet homme serait-il en enfer, il faudrait que Dieu aille à lui en enfer, et il faudrait que l’enfer lui soit un royaume céleste. Il lui faut faire cela de nécessité, il serait contraint à ce qu’il lui faille le faire ; car alors cet homme est être divin, et être divin est cet homme. Car ici advient, de par l’unité de Dieu et de l’homme humble, le baiser. Car la vertu qui là s’appelle humilité est une racine dans le fond de la déité et elle est plantée, de sorte qu’elle ait uniquement son être dans le Un éternel et nulle par ailleurs. J’ai dit à Paris, à l’Ecole, que toutes choses devraient se trouver accomplies dans l’homme vraiment humble. Et c’est pourquoi je dis qu’à l’homme vraiment humble rien ne peut être préjudiciable ni peut l’induire en erreur. Car il n’est aucune chose qui ne fuie ce qui pourrait le réduire à néant. Cela, toutes les choses créées le fuient, car elles ne sont rien de rien en elles-mêmes. Et c’est pourquoi l’homme humble fuit tout ce qui peut l’induire en erreur à propos de Dieu. C’est pourquoi je fuis le charbon [ardent], car il voudrait me réduire à néant, car il voudrait me dérober mon être.

 

Et [il] dit : « Un homme sortit. » Aristote entreprit un livre et voulut [y] parler de toutes choses[3]. Or notez ce qu’Aristote dit cet homme. Homo, cela signifie un homme a qui a été conférée une forme, et [elle] lui donne être et vie en commun avec toutes créatures, avec celles qui sont douées de raison et avec celles qui ne sont pas douées de raison[4], [il est privé de raison] avec toutes les créatures corporelles et doué de raison avec les anges. Et il dit : De même que toutes les créatures avec images et formes sont intellectuellement comprises par les anges, et les anges connaissent intellectuellement chaque chose dans sa différence – en quoi l’ange a si grand plaisir que ce serait une merveille pour ceux qui ne l’ont pas éprouvé et qui ne l’auraient pas goûté : de même l’homme entend intellectuellement image et forme de toute créature dans sa différence. Ce qu’Aristote mit à l’actif de l’homme, c’est que l’homme est un homme en ce qu’il entend toute image et forme ; c’est pour cela qu’un homme est un homme. Et c’était l’explication suprême par quoi Aristote pouvait expliquer un homme.

 

Or moi je veux montrer ce qu’est un homme. Homo signifie un homme a qui substance a été conférée, et [elle] lui donne être et vie et un être doué d’intellect. Un homme doué d’intellect est celui qui s’entend soi-même de façon intellectuelle, et en lui-même détaché de toutes matières et formes. Plus il est détaché de toutes choses et retourné dans soi-même, plus il connaît clairement et intellectuellement toutes choses en lui-même sans se tourner vers l’extérieur : plus il est un homme.

 

Or je dis : Comment peut-il se faire que détachement de l’entendement, sans forme ni image en lui-même, entende toutes choses sans se tourner vers l’extérieur ni transformation de soi-même ? Je dis, cela vient de la simplicité ; car plus limpidement [et] simplement l’homme est [détaché] de lui-même et dans lui-même, plus simplement entend-il toute multiplicité en lui-même et demeure-t-il invariable dans lui-même. Boèce dit : Dieu est un bien immuable, en repos en lui-même, intouché et immobile et mouvant toutes choses[5]. Un entendement simple est si limpide en lui-même qu’il comprend l’être divin limpide nu sans intermédiaire. Et dans l’influx il reçoit la nature divine à l’égal des anges, de quoi les anges éprouvent grande joie. Pou que l’on puisse voir un ange, pour cela on voudrait être mille ans en enfer. Cet entendement est si limpide et si clair en lui-même que ce que l’on verrait dans cette lumière deviendrait un ange !

 

Or notez avec zèle ce qu’Aristote dit des esprits détachés dans son livre qui s’appelle Métaphysique[6]. Le plus grand parmi les maîtres qui jamais parlèrent des sciences naturelles évoque ces esprits détachés et dit que d’aucune chose il ne sont forme, et qu’ils prennent leur être fluant de Dieu sans intermédiaire ; et ainsi refluent-ils à l’intérieur aussi et reçoivent-ils l’effusion de Dieu sans intermédiaire au-dessus des anges et contemplent-ils l’être nu de Dieu sans distinction. Cet être nu limpide, Aristote le nomme un « quelque chose[7] ». C’est le plus élevé qu’Aristote dit jamais des sciences naturelles, et sur cela aucun maître ne peut parler de façon plus élevée qu’il ne l’ait dit dans l’Esprit Saint. Or je dis qu’à cet homme noble ne suffit pas l’être que les anges saisissent sans forme et dont ils dépendent sans intermédiaire ; il ne trouve satisfaction en rien qu’en l’unique Un.

 

J’ai aussi souvent parlé du commencement premier et de la fin dernière. Le Père est un commencement de la déité, car il se saisit soi-même dans soi-même. De lui vient la parole éternelle qui demeure à l’intérieur, et [le Père] ne l’engendre pas, car il est une fin de la déité, qui demeure à l’intérieur, et de toutes les créatures, là où est un limpide repos et une quiétude de tout ce qui jamais acquit l’être. Le commencement est en vue de la fin, car dans la fin dernière repose tout ce qui jamais acquit être doué d’intellect. [La fin dernière] de l’être est la ténèbre ou l’inconnaissance de la déité cachée, d’où brille cette lumière, et cette ténèbre ne l’a pas saisie. C’est pourquoi Moïse dit : « Celui qui est là m’a envoyé », lui qui est sans nom, qui est une négation de tous noms et qui jamais n’acquit de nom. Et c’est pourquoi le prophète dit : « En vérité, tu es le Dieu caché » dans le fond de l’âme, là où le fond de Dieu et le fond de l’âme son un [seul] fond[8]. Plus on te cherche, moins on te trouve. Tu dois le chercher de sorte que tu ne le trouves nulle part. Si tu ne le cherches pas, alors tu le trouves. Pour que nous le cherchions de telle sorte que nous demeurions près de lui éternellement, qu’à cela Dieu nous aide. Amen.



[1] Lc 19, 12

[2] Ici le texte est défectueux, et Quint renonce à traduire. On pourrait peut-être entendre : « elle [= la bonté] charme l’âme constamment au-dessous d’elle et là tire de là vers le dehors. Le bien [est] disposition envers toute chose, le bien est dans une communauté, et la grâce demeure à même le désir. » Ce qui signifierait que le bien ne vaut en vérité que lorsqu’il ne s’abstrait pas du tout pour s’affirmer par lui-même ; il n’a valeur que dans la communauté Dieu / homme/

[3] Ce livre d’Aristote auquel Eckhart se référera encore une fois dans ce sermon est la Métaphysique.

[4] redelich / unredelich : il s’agit de la capacité ou de l’incapacité de se livrer à une argumentation.

[5] Boèce, De Consol. phil. 1. III poésie IX.

[6] Aristote, Métaphysique 1. Lambda c. 8. Le néoplatonisme et la scolastique identifièrent souvent ces « esprits détachés » avec les anges.

[7] Ain « was ». Il s’agit sans doute d’une transcription simplifiée du to ti èn einai repris par les Scolastiques pour signifier ce que l’être est dans sa réalité profonde.

[8] Maître Eckhart exprime ici l’unité dernière entre l’homme et Dieu telle qu’elle se trouve posée au niveau du fond ou de l’essence.

par Jahman publié dans : Maître Eckhart
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Mardi 21 février 2006

MAITRE ECKHART

 

 

 

De l’homme noble[1]

 

 

Aubier / Montaigne, Paris, 1942, p.105-112

Je vais encore interpréter dans un autre sens la doctrine de l’homme noble en disant ceci : Quand l’homme (âme, esprit) voit Dieu, il a conscience de cette vision et il se connaît également comme être qui connaît ; c’est-à-dire qu’il connaît sa propre contemplation et sa propre connaissance de Dieu. Or, d’aucuns ont cru pouvoir se figurer – ce qui paraît d’ailleurs tout à fait croyable – que la fleur et le noyau de la béatitude réside dans la connaissance, là où l’homme a conscience de connaître Dieu. J’aurais beau, disent-ils, posséder toutes les félicités du monde mais sans en prendre conscience, de quoi cela me servirait-il, en quoi cela serait-il pour moi une félicité ? Je ne puis me rallier à cette façon de voir. Fût-il même vrai que l’âme ne peut être heureuse si elle n’a pas conscience de son bonheur, ce n’est pourtant point là qu’est la condition de son bonheur ; car le fondement premier de la béatitude spirituelle, c’est que l’âme contemple Dieu sans voiles ; de là lui viennent tout son être et toute sa vie ; c’est là que l’âme puise tout ce qu’elle est, dans le fond même de Dieu, et elle ne sait rien du savoir ni rien de l’amour, ni rien absolument de quoique ce soit. Elle s’apaise entièrement dans l’Etre de Dieu. Qu’elle prenne pourtant conscience de la vision de Dieu, de son amour et de son savoir, la voici qui retombe aussitôt et qui est rejetée au degré le plus haut de la hiérarchie naturelle. Car personne ne se sait blanc qui ne soit réellement blanc. Aussi bien celui qui se sait blanc ajoute déjà une superstructure et il ajoute quelque chose à l’essence de sa blancheur ; son savoir, en effet, ne lui vient pas sans médiation et inconsciemment de la couleur, mais l’âme reçoit cette connaissance et ce savoir de quelque chose qui est présentement blanc ; elle ne puise donc pas sa connaissance uniquement dans la couleur telle qu’elle est en soi, mais elle puise cette connaissance et ce savoir dans quelque chose qui a été coloré et est devenu blanc, et c’est ainsi qu’elle se connaît comme blanche. Se savoir blanc est bien inférieur et beaucoup plus extrinsèque qu’être blanc. Le mur diffère totalement des fondations sur lesquelles il est construit.

Les maîtres enseignent qu’autre est la puissance par quoi l’œil voit, et autre la puissance par quoi il connaît qu’il voit. Le premier fait, celui de voir, vient à l’œil purement et simplement de la couleur, et non pas de ce qui est coloré. Peu importe donc en soi que ce qui est coloré soit de la pierre ou du bois, un homme ou un ange : la seule chose qui importe, c’est que l’objet soit coloré.

De même, dis-je, l’homme noble prend et puise tout son être et toute sa vie, toute sa béatitude, uniquement de Dieu, par Dieu et en Dieu seul, mais non dans la connaissance, la contemplation et l’amour de Dieu, etc. C’est pourquoi Notre Seigneur dit fort bien que toute la vie éternelle consiste uniquement à connaître Dieu comme le seul et vrai Dieu[1], et non pas à connaître que l’on connaît Dieu. Comment l’homme pourrait-il connaître sa connaissance de Dieu, puisqu’il ne se connaît plus lui-même ! Une chose est certaine, si l’homme devient bienheureux, s’il est bienheureux jusqu’au fondement et à la racine de sa béatitude, il ne se connaît plus aucunement lui-même ni ne connaît plus rien ; il ne connaît plus que Dieu seul. Mais dès que l’âme connaît qu’elle connaît Dieu, elle a connaissance de Dieu et d’elle-même. Or la puissance par quoi l’œil voit est, comme je viens de l’expliquer, une autre puissance que celle par quoi l’œil sait et reconnaît qu’il voit. Il est vrai au surplus, que pour l’instant et ici-bas, la puissance qui produit en nous la conscience de notre vision est plus noble et plus haute que celle qui produit la vision même ; car la nature commence son œuvre par ce qu’il y a de plus infime. Mais Dieu commence son œuvre par ce qu’il y a de plus parfait. La nature fait sortir l’homme de l’enfant, et le poulet de l’œuf, – mais Dieu fait l’homme avant l’enfant et la poule avant l’œuf. La nature commence par rendre le bois chaud et brûlant, et c’est ensuite seulement qu’elle lui fait prendre feu. Mais Dieu commence par donner à toute créature l’être, et ce n’est qu’ensuite qu’il lui donne, dans le temps, mais tout ensemble hors du temps et sans rien qui appartienne au temps, toutes les propriétés qui conviennent à sa nature temporelle. Dieu donne également l’Esprit-Saint avant de donner les dons de l’Esprit-Saint.

De même je dis maintenant : Certes, il n’y a point de béatitude, sans que l’homme prenne pleinement conscience qu’il voit et qu’il connaît Dieu ; mais Dieu ne veut aucunement que ce soit là le fondement de la béatitude. Celui qui préfère autre chose, qu’il s’arrange comme il veut ; à moi, il me fait pitié. La chaleur du feu et l’essence du feu sont choses fort dissemblables, c’est miracle de voir combien ces réalités sont loin l’une de l’autre dans la nature, bien que dans le temps et l’espace elles soient toutes proches l’une de l’autre. La vue de Dieu et ma vue sont totalement lointaines et dissemblables l’une de l’autre.

C’est pourquoi Notre Seigneur dit fort pertinemment qu’un homme noble s’en fut en un pays lointain pour se gagner un royaume et revint chez lui. Car l’homme doit être en lui-même ; cette unité, il faut qu’il aille la chercher en lui-même et dans l’Unité ; il faut qu’il la reçoive dans l’Unité et, par conséquent : il ne doit contempler que Dieu seul. Il doit ensuite « revenir », c’est-à-dire savoir et connaître qu’il connaît Dieu, qu’il sait quelque chose de Lui.

Tout ce que j’ai dit ici, le prophète Ezéchiel l’a déjà indiqué dans ces paroles : « Un puissant aigle avec de grandes ailes aux plumes multiples vint vers la montagne pure, agrippa le cœur et la moelle du plus haut arbre, enleva la cime et la fit tomber »[2]. Celui qui Notre Seigneur appelle homme noble, le prophète l’appelle un grand aigle. Est-il quelqu’un de plus noble que celui qui est né pour moitié de ce qu’il y a de plus haut et de meilleur dans la création, et pour moitié dans le tréfonds de la nature divine et de sa solitude ?

Notre Seigneur dit par la voix du prophète Osée : « Je conduirai les nobles âmes dans un désert et là je parlerai à leurs cœurs »[3], l’Unité avec l’Unité, l’Unité sortant de l’Unité, l’Unité dans l’Unité et, dans l’Unité, l’Unité éternellement !


[1] Joh., 17, 3 : Or, la vie éternelle, c’est qu’ils vous connaissent, vous, le seul vrai Dieu.

[2] Ezéch., 17, 3-4 : Le grand aigle, aux grandes ailes, à la large envergure, et couvert d’un plumage aux couleurs variées, vint vers le Liban et enleva la cime du cèdre. Il arrache le plus élevé de ses rameaux et l’emporta dans un pays de Chanaan.

[3] Osée, 2, 16 : C’est pourquoi, voici que moi je l’attirerai et la conduirai au désert, et je lui parlerai au cœur.

par Jahman publié dans : Maître Eckhart
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Mardi 21 février 2006

MAITRE ECKHART

 

 

 

De l’homme noble[1]

 

 

Aubier / Montaigne, Paris, 1942, p.105-112

Il existe à ce sujet encore d’autres paraboles. Le soleil luit sans arrêt ; mais quand un nuage ou une brume s’interpose entre nous et le soleil, nous n’apercevons plus la lumière du soleil. De même, quand l’œil est malade et infirme en soi, la clarté lui est inconnue. Parfois j’ai eu recours, moi aussi, à une comparaison frappante : quand un artiste fait une statue en bois ou en pierre, il ne l’introduit pas dans le bois ; il enlève, au contraire, les éclats qui cachaient et couvraient la statue. Il n’ajoute pas au bois, il lui enlève quelque chose, il fait tomber sous son ciseau tout l’extérieur et fait disparaître les rugosités, et alors peut resplendir ce qui se trouvait caché au-dedans. Voilà le trésor enfoui dans un champ, dont parle Notre Seigneur[1].

Quand l’âme de l’homme, dit saint Augustin se tourne complètement vers l’éternité, là-haut, vers Dieu seul, l’image de Dieu paraît en elle et devient brillante, mais quand l’âme se tourne vers l’extérieur, fût-ce en des exercices extérieurs de vertu, l’image est entièrement cachée. C’est ainsi que, selon la doctrine de saint Paul, les femmes doivent avoir la tête couverte et les hommes la tête nue[2] ; car cette partie de l’âme, qui tend vers le bas, recherche l’objet vers quoi elle se tourne : un voile, un mouchoir de tête ; mais cette autre partie de l’âme qui s’élève, se dénude afin de recevoir l’image de Dieu et que Dieu naisse en elle ; Dieu est sans voile et sans contrainte dans l’âme pure de l’homme noble. De même l’image de Dieu, le Fils de Dieu, la semence de la nature divine, n’est jamais détruite en nous, bien qu’elle puisse être cachée. David dit dans un de ses psaumes : « bien qu’il tombe sur l’homme beaucoup de néant sous forme de douleur et de désolation, il demeure dans l’image de Dieu et l’image en lui ». La vraie lumière brille dans les ténèbres, bien qu’on ne s’en aperçoive pas[3].

Il est dit dans le Cantique des Cantiques : « Ne faites pas attention à mon teint noir ; je n’en suis pas moins bien faite et belle, c’est le soleil seulement qui m’a bronzée »[4]. Le soleil c’est la lumière de ce monde ; il signifie que tout ce qu’il y a de plus élevé, de meilleur dans la création, recouvre et décolore en nous l’image de Dieu. « Enlevez la rouille de l’argent, dit Salomon, et alors luit et brille le vase le plus pur, l’image de Dieu dans l’âme »[5].

Et c’est justement ce que Notre Seigneur entend quand il dit qu’un homme s’en fut. Il faut, en effet, que l’homme sorte de toutes les images et de lui-même, qu’il devienne absolument étranger et dissemblable à toutes choses, s’il veut devenir vraiment le Fils de Dieu et recevoir la filiation dans le sein et le cœur du père. Car toute médiation est étrangère à Dieu.

Dieu dit : « Je suis le Premier et de Dernier »[6]. Aucune différence n’existe ni dans la nature de Dieu ni dans les personnes divines, considérées dans l’unité de leur nature. La nature divine est Unité, et chaque personne est également Unité, cette même Unité qui est leur nature. La distinction entre essence et existence est résorbée ici dans l’Unité : elles sont unité et identité. C’est seulement quand l’Unité cesse de se reposer en elle-même qu’elle possède une distinction et que par cette destruction elle opère. Aussi bien dans l’Unité on trouve Dieu, et celui-là doit devenir unité qui doit trouver Dieu. Notre Seigneur dit : « Un homme s’en fut ». Dans ce qui comporte destruction, on ne trouve ni Unité, ni Etre, ni Dieu, cesse, ni bonheur, ni satisfaction. Sois unité, afin de pouvoir trouver Dieu ! En vérité, si tu étais entièrement unité, tu resterais également unité dans la distinction, les distinctions deviendraient unité pour toi et cesseraient de te faire obstacle. L’Unité reste aussi bien unité, dans des milliers et milliers de pierres aussi bien que dans quatre pierres, et mille fois mille est en vérité un nombre aussi simple que quatre.

Un maître païen dit que l’Unité est née du Dieu suprême. Sa propriété est d’être unité dans l’unité. Celui qui cherche cette unité au-dessous de Dieu, celui-là se leurre lui-même. Le même maître (à qui je puis ici me référer pour la quatrième fois) souligne aussi que cette Unité n’est vraiment liée d’amitié qu’avec des esprits vierges et chastes. Saint Paul dit d’ailleurs : « C’est en vierges chastes que je vous ai fiancées à l’Un »[7]. Et c’est de la même façon que l’homme devrait être uni à l’Un, qui ne peut être que Dieu.

« Un homme s’en fut », dit Notre Seigneur. Un « homme » ! Si nous prenons le sens propre du mot latin, ce terme désigne, du moins d’après une certaine interprétation, quelqu’un qui se soumet entièrement à Dieu, avec tout ce qu’il a, qui lève les yeux vers Dieu, au lieu de les abaisser vers ce qui est à lui et qu’il sait être derrière lui et au-dessous de lui ; voilà la parfaite, la véritable humilité. Son nom lui vient de la terre (je n’en dirai pas davantage ici). Mais le mot « homme » signifie également quelque chose qui est au-dessus de la nature et du temps, de toute ce qui est espace ou matière, de toute ce qui est soumis au temps et porte la saveur de l’instabilité, en tant que spatial et corporel.

Mais, lorsqu’il a progressé davantage encore, l’homme n’a plus rien de commun avec le néant. D’abord en ce sens qu’il n’est pas formé d’après tel ou tel modèle, qu’il n’y ressemble pas, qu’au total, il ne sait plus rien du néant, est périssable, qu’en lui on ne trouve plus la moindre trace du néant, qu’il est si totalement dépouillé du néant qu’on ne remarque plus en lui qu’être pur, vérité, bonté. Et celui qui est ainsi fait, lui seul, est un homme noble, et personne d’autre que lui.

Il est encore une autre façon de comprendre et d’enseigner ce que Notre Seigneur entend par « homme noble ». On doit savoir, en effet, que ceux qui connaissent Dieu sans voile, connaissent en même temps la créature. Si la connaissance est la lumière de l’âme, vers quoi tous les hommes tendent naturellement, il est sûr qu’il n’est rien de meilleur. La connaissance est un bien. Or les maîtres nous enseignent ceci : quand on connaît les créatures telles qu’elles sont en elles-mêmes – ce que j’appellerai une connaissance du soir – on ne voit la création que dans des images distinctes. Mais quand on connaît les créatures en Dieu – ce que j’appellerai une connaissance du matin – on voit la créature sans la moindre distinction, sans aucune des images qui la représentaient et sans ressemblance avec quoi que ce soit, dans l’Unité qui est Dieu même. Et c’est bien ce que Notre Seigneur entend quand il dit qu’un homme noble s’en fut. Noble, parce qu’il est un et que dans l’Unité il connaît également Dieu et la créature.


[1] Matth., 13, 44

[2] I. Corinth., 11, 4-5 : tout homme qui prie ou prophétise la tête couverte déshonore sa tête… Toute femme qui prie ou prophétise la tête non voilée, déshonore sa tête… 13 : est-il bienséant qu’une femme prie Dieu sans être voilée ?

[3] Joh., 1, 5 : Et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point reçue.

[4] Cant. Cant., 1, 5-6

[5] Prov., 25, 2-4 : La gloire de Dieu, c’est de cacher les choses… Otez les scories de l’argent, et il en sortira un vase pour le fondeur.

[6] Isaïe, 41, 4 : Moi Yahweh, je suis le premier et je serai aussi avec les derniers.

[7] II. Corinth., 11, 2 : Je vous ai fiancés à un époux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure.

par Jahman publié dans : Maître Eckhart
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Mardi 21 février 2006

MAITRE ECKHART

 

De l’homme noble[1]

 

Aubier / Montaigne, Paris, 1942, p.105-112

 

 

Notre Seigneur dit dans l’Evangile : « Un homme noble s’en fut en un pays lointain pour s’y gagner un royaume et revenir ensuite »[2]. Notre Seigneur nous enseigne dans ces paroles toute la noblesse innée et naturelle de l’homme, et à quel point la grâce le peut diviniser. Dans ces paroles également on touche à une grande partie de l’Ecriture Sainte.

Il faut d’abord que l’on sache, et la Révélation nous l’apprend d’ailleurs, qu’il y a dans l’homme deux natures : le corps et l’esprit. C’est pourquoi il est dit dans l’Ecriture : qui se connaît lui-même connaît toutes les créatures ; car toutes les créatures sont ou corps ou esprit. Aussi l’Ecriture dit-elle en parlant de l’homme, qu’il est en nous un homme extérieur et un autre, l’homme intérieur.

Fait partie de l’homme extérieur tout ce qui, bien qu’inhérent à l’âme, est lié et mêlé à la chair et agit en coopération corporelle avec chaque membre, œil, oreille, langue, main, etc. Et c’est tout cela que l’Ecriture appel le vieil homme, l’homme terrestre, l’homme extérieur, l’homme ennemi, l’homme esclave.

L’autre homme qui est en nous, c’est l’homme intérieur ; celui-là, l’Ecriture l’appelle un nouvel homme, un homme céleste, un homme jeune, un ami, un homme noble[3]. Et c’est de celui-là que parle Notre Seigneur, disant qu’un homme noble s’en fut en un pays étranger, se conquit un royaume et s’en revint chez lui. C’est encore à cela qu’il nous faut penser, quand saint Jérôme rapporte l’enseignement commun des maîtres selon que tout homme, du fait même qu’il est homme, a un bon esprit, un ange, et un mauvais esprit, un démon. Le bon ange nous conseille et nous attire sans cesse vers ce qui est bon et divin, ce qui est vertueux, céleste, éternel. Le mauvais esprit conseille et attire sans cesse l’homme vers ce qui est temporel et périssable, ce qui est pécheur, mauvais et diabolique. Ce mauvais esprit est toujours en coquetterie avec l’homme extérieur, par l’intermédiaire duquel il guette constamment l’homme, Adam. L’homme intérieur, c’est Adam, l’homme dans l’âme. C’est lui le bon arbre dont Notre Seigneur parle, qui toujours et sans cesse produit de bons fruits[4] ; il est également le champ où Dieu a planté son image et sa ressemblance et où il jette la bonne semence, la racine de toute sagesse, de tout art, de toute vertu, de toute bonté, semence de nature divine. Cette semence, c’est le Fils de Dieu, le Verbe de Dieu !

L’homme extérieur lui est hostile et il y a semé et jeté méchamment l’ivraie. C’est de lui que saint Paul dit : « Je trouve en moi quelque chose qui m’entrave et contrarie ce que Dieu commande et conseille »[5], ce que Dieu a commandé, ce qu’il a dit et dit encore dans ce qu’il y a de plus noble, au fond de mon âme. Ailleurs il se lamente et dit encore : « Malheur à moi, infortuné ! Qui me délivrera de mon corps qu m’apporte la mort ? »[6]. Et dans un autre passage il écrit que l’esprit et la chair de l’homme sont toujours en lutte l’un contre l’autre. La chair conseille le vice et le mal, l’esprit de Dieu conseille l’amour de Dieu, la paix, la joie et toutes les vertus[7]. Celui qui obéit à l’esprit et vit selon ses conseils appartient à la vie éternelle ; mais celui qui obéit à la chair, celui-là meurt. L’homme intérieur est celui dont Notre Seigneur dit qu’un homme noble s’en fut en un pays lointain ; il est également le bon arbre dont Dieu dit qu’il porte toujours de bons fruits et jamais de mauvais ; car il veut le bien et recherche le bien et est suspendu dans le bien même, insensible à ceci ou à cela. L’homme extérieur est le mauvais arbre qui ne peut jamais donner de bons fruits.

A propos de la noblesse de l’homme intérieur et spirituel et de la vulgarité de l’homme extérieur et charnel, les maîtres païens Cicéron et Sénèque disent aussi qu’aucune âme rationnelle n’est privée de Dieu. La semence de Dieu est en nous. Si elle trouvait toujours un cultivateur habile et un jardinier diligent, elle croîtrait d’autant mieux et monterait vers Dieu, dont elle est la semence, et son fruit deviendrait pareillement une nature de Dieu. La graine du poirier croît et devient poirier, la graine du noyer croît et devient noyer ; c’est la semence de Dieu qui monte vers Dieu ! Mais si la semence rencontre un semeur et un cultivateur fous et méchants, l’ivraie s’y mêle, qui couvre et étouffe la bonne semence, si bien que celle-ci ne peut voir le jour ni parvenir à maturité. Mais Origène, un grand docteur, nous dit : « Comme c’est Dieu lui-même qui a semé en nous cette semence, qui l’a imprimée en nous et nous l’a rendue connaturelle, on peut bien la couvrir et la cacher, mais jamais la détruire totalement ni l’éteindre ; elle continue sans arrêt de brûler et de briller, de luire et de resplendir, et sans cesse elle tend à s’élever vers Dieu. »

Le premier degré de l’homme intérieur, de l’homme nouveau, comme dit saint Augustin, c’est que l’homme vit à l’imitation d’hommes bons et saints, mais qu’il marche encore en se tenant aux chaises et aux murs et se nourrit encore de lait.

Le second degré, c’est qu’au lieu d’avoir les yeux fixé uniquement sur ses modèles ou encore sur des hommes bons, il court et se hâte maintenant vers les enseignements et les conseils de Dieu et de la Sagesse divine, qu’il tourne le dos aux hommes et la face vers Dieu, quitte le giron de sa mère et sourit à son Père céleste.

Au troisième degré, l’homme se soustrait de plus en plus à l’influence de sa mère et s’éloigne de plus en plus du sein maternel, échappe à la sollicitude et rejette toute crainte. Quand bien même il aurait la possibilité de faire le mal ou de porter tort à quelqu’un, sans en recevoir pour autant aucun dommage, il n’en aurait pourtant aucune envie ; par l’Amour il est, en effet, lié et confié à Dieu dans un zèle constant, jusqu’à ce que Dieu l’ait placé et établi dans la joie et la douceur, là où il répugne tout ce qui est dissemblable et étranger, tout ce qui ne convient pas à Dieu.

Au quatrième degré, l’homme croît de plus en plus et s’enracine dans l’amour de Dieu, au point d’être toujours prêt à assurer, de bon gré et de bon cœur, avidement et avec joie, toutes sortes de tribulations et d’épreuves, d’ennuis et de peines.

Au cinquième degré, l’homme vit partout et spontanément dans la paix, calme et tranquille dans la richesse et la jouissance de la plus haute et indicible Sagesse.

Au sixième degré, l’homme est dépouillé de lui-même et revêtu de l’éternité de Dieu, parvenu à la perfection complète ; il a oublié la vie temporelle avec tout ce qu’elle a de périssable ; il a été entraîné et transformé en une image divine ; il est devenu un enfant de Dieu. Il n’y a pas d’autre degré, de degré supérieur ; là est le repos éternel, la béatitude. Car le but dernier de l’homme intérieur, de l’homme nouveau est la vie éternelle.

Au sujet de cet homme intérieur, de cet homme noble, en qui est imprimée l’image de Dieu et semée la semence de Dieu, comment cette semence et cette image de la nature divine et de l’essence divine qui sont le Fils même de Dieu, s’y révèlent et comment on en prend conscience ; comment il arrive parfois qu’ils soient cachés, tout cela, le grand maître Origène nous l’expose dans une parabole : le Fils de Dieu, dit-il, image de Dieu, est au fond de l’âme comme une source d’eau vive. Quand on y jette de la terre, c’est-à-dire des désirs terrestres, elle est recouverte et cachée au point qu’on ne la connaît et qu’on ne l’aperçoit plus. Mais, en elle-même, elle reste vive ; dès qu’on enlève la terre qui la recouvre à sa surface, elle réapparaît et on la revoit. Et il dit encore que cette vérité se trouve indiquée au premier livre de Moïse, où il est écrit qu’Abraham avait creusé dans son champ des puits d’eau vive, mais que des gens mal intentionnés les avaient comblés de terre ; mais quand on en eut sorti la terre, les sources redevinrent vives[8].


[1] Von dem edlen Menschen, herausgegeben von Philipp Strauch, Berlin, 1933

 

[2] Luc, 19, 12

[3] Paul, Epître aux Ephésiens, 4, 21 : que vous ayez été instruits… ; 4, 22 : à vous dépouiller… du vieil homme… ; 4, 24 : et à revêtir l’homme nouveau. Cf. aussi Corinth., 4, 16 : alors même que notre homme extérieur dépérit, notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour.

[4] Matth., 7, 17

[5] Rom., 7, 18 : Je sais que le bien n’habite pas en moi… le vouloir est à ma portée, mais non le pouvoir de l’accomplir. Je ne fais pas le bien que je veux et je fais le mal que je ne veux pas.

[6] Rom., 7, 24-25 : Malheureux que je suis ! Qui me délivrera de ce corps mort ?

[7] Galat., 7, 17 : car la chair a des désirs contraires à ceux de l’esprit, et l’esprit en a de contraires à ceux de la chair.

[8] Genèse, 26, 15-19 : Tous les puits qu’avaient creusés les serviteurs de son père, du temps de son père Abraham, les Philistins les bouchèrent en les remplissant de terre… Isaac creusa de nouveau les puits d’eau qu’on avait creusé du temps d’Abraham, son père, et que les Philistins avaient bouchés après la mort d’Abraham. Les serviteurs d’Isaac creusèrent encore dans la vallée et y trouvèrent un puits d’eau vive.

par Jahman publié dans : Maître Eckhart
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